« Vivre sobrement est une forme de libération »

PierreRABHIPaysan, penseur, poète, Pierre Rabhi est également internationalement reconnu comme expert en matière de lutte contre la désertification. C’est un pionnier de l’agroécologie, une technique respectueuse de la nature et qui constitue une réponse au problème de la faim dans le monde. Sa critique à l’égard de nos sociétés surconsommatrices et destructrices de ressources est vive. Il prône un changement de modèle basé sur la « sobriété heureuse » en substitution à la surconsommation et au mal-être de nos civilisations contemporaines.

 

Les Idées en mouvement : Vous déclarez avoir la solution à la faim dans le monde grâce à votre technique de l’agroécologie. Comment expliquer qu’elle ne soit pas déjà largement utilisée ?

Pierre Rabhi : L’agriculture chimique est aujourd’hui largement dominante. Les produits chimiques des industriels, et les bé­néfices que ces derniers peuvent en tirer, ont en définitive plus de poids que les solutions alternatives salutaires pour l’Homme. L’agroécologie que nous (avec son fonds de dotation) pratiquons, enseignons, propageons et désirons étendre encore plus largement permet de reprendre pied avec la Terre, en recourant à des tech­niques et produits respectueux de l’environnement. Et réduire cette démarche à une bonne solution « écolo-agricole » serait une erreur, car il s’agit d’une problématique sociale et mondiale. L’agroécologie porte en elle un nouveau modèle de société, une société plus généreuse pour l’Homme. N’oublions pas qu’un enfant meurt de faim toutes les 7 secondes…


Un manque d’engagement des États est-il à craindre en fin d’année, alors que Paris accueillera la Cop21, Conférence sur la lutte contre le réchauffement climatique ?

J’ai assisté à tellement de con­grès qui devaient soi-disant aboutir à des résolutions significatives que j’ai peu d’espoir que de véritables engagements puissent être pris lors de ce Sommet. Les enjeux économiques et la domination des lobbies sont tels qu’on ne peut malheureusement rien attendre de ces réunions.

Le seul intérêt de ce type d’événement, c’est qu’il met en évidence le problème. Mais je crains que l’on soit dans la situation du « pompier pyromane » : les États s’intéressent à la nature pour mieux se dédouaner de leurs réelles responsabilités. Alors que l’écologie devrait être une préoccupation partagée par tous puisqu’elle con­cerne tout le monde.


La solution peut-elle venir de la société civile à l’image des Pays-Bas où, pour la première fois, un tribunal a imposé en juin dernier à l’État d’agir contre le changement climatique suite à une plainte déposée par des citoyens ?

Je crois tellement en la puissance de la société civile ! Je pense qu’aujourd’hui le potentiel d’innovation se situe précisément en son cœur. C’est elle qui est susceptible d’assurer l’avenir, au contraire de la politique, qui se trouve dans l’im­passe et en rupture avec les réalités du monde.

Cette vitalité de la société civile m’a été révélée en 2002, lorsque je me suis présenté à l’élection présidentielle. À l’époque, déjà, ma campagne avait rapidement pris la tournure d’un forum de discussion, plutôt que d’une campagne con­ventionnelle. On m’a d’ailleurs demandé de me présenter à nouveau aux prochaines présidentielles… mais je ne veux pas entrer dans ce jeu-là, préférant de loin la formule du forum pour diffuser mes idées. Nous envisageons d’ailleurs d’organiser, dans un futur proche, un forum civique qui mettrait en évidence les solutions et la créativité dont fait preuve la société civile.


Concernant l’école maintenant, vous êtes très critique quant à sa capacité à préparer les jeunes aux défis et mutations de demain…

J’ai toujours considéré l’école comme une manufacture où l’on prépare un citoyen docile en adéquation avec le système. Plutôt que l’éducation, on y pratique le conditionnement en transmettant des connaissances parfaitement adaptées aux besoins de la logique actuelle. Et l’on place très tôt les enfants dans des situations de com­pétitivité, en enseignant la dualité plutôt que la coopération. À partir de là, ne nous étonnons pas qu’ils soient angoissés et obsédés par la réussite.


Au-delà de l’école, c’est tout le modèle de société qu’il faut changer selon vous… Cette société que vous dites dépoétisée, fragmentée…

J’en suis persuadé ! On ne peut pas continuer à vivre avec un modèle dominé par la croissance économique indéfinie quand notre planète est limitée. Il est indispensable que l’humanité s’ajuste à cette réalité.

1/5 de la population, dite pros­père, accapare les 4/5 des ressources planétaires. Et on continue de croire que cette croissance économique est synonyme d’équité, d’égalité. C’est tout le contraire : notre planète compte, paraît-il, 1 500 milliardaires en dollars qui gèrent l’ensemble du destin collectif… C’est insensé !

En outre, l’espèce humaine est, parmi toutes les autres, celle qui s’acharne à s’autodétruire tout en détruisant les fondements de la vie. Ce comportement irrationnel est à l’évidence la négation de l’intelligence dont nous serions les détenteurs. Mon ouvrage, Vers la sobriété heureuse (1) met en évidence des cas concrets sur la marche à suivre pour retrouver simplicité et sobriété, pour se libérer de cette dictature économique. Vivre sobrement est une forme de libération. Nos sociétés prospères ne produisent pas le bonheur, ou alors un bonheur artificiel à travers l’industrie du divertissement par exemple. Une société organisée sur la base du profit indéfini – au lieu de l’humain et de la nature – ne peut générer que du déséquilibre.


Comment traduire l’idéal de « sobriété heureuse » dans notre société moderne ?

En commençant par être moins stupide qu’on ne l’est. Le gaspillage alimentaire, par exemple, est pour moi une aberration.

Il n’existe malheureusement pas de seuil à partir duquel on peut se contenter de ce que l’on a. La société maintient le citoyen dans un insatiable besoin de satisfaction. On l’installe dans le manque alors qu’il a ce qu’il faut.

Vers la sobriété heureuse a été publié en tant qu’essai. Un tel ouvrage, selon mes amis éditeurs, plafonne généralement à 3 000 ou 4 000 exemplaires. J’en suis à 300 000. Il ne s’agit en rien d’un triomphe, mais de la prise de conscience par beaucoup de personnes de l’aliénation de leur vie. Peut-être suis-je un peu rigoureux, mais je ne peux faire autrement. Ni le bonheur ni la joie ne s’achètent. Et j’ai la chance d’être en conformité avec mes valeurs en ayant choisi de vivre au plus près de la terre. Pour autant, je ne prétends pas être un exemple à suivre…

Propos recueillis par Mélanie Gallard
1. Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2010.