Vers une économie des solutions

Avec l’économie collaborative et le « peer-to-peer », la distinction entre les producteurs et les consommateurs s’estompe. Le consommateur devient un producteur intermittent. Porteuse de profondes transformations, cette économie a pourtant ses limites : elle ne peut se développer qu’à la périphérie d’une économie de marché dont l’offre est organisée par des professionnels. L’enjeu est alors de réinventer cette économie. Comment ?

L’industrie fut longtemps ce grand secteur porteur de gains de productivité sur lequel se sont greffés les services publics et le système de protection sociale. Aujourd’hui ce secteur est à bout de souffle. Les consommateurs des pays développés sont suréquipés. Ce secteur ne crée plus d’emplois et ne fait plus rêver.

Il faut donc retrouver un grand secteur, qui jouera le rôle du secteur industriel au siècle dernier. D’une part, les ménages auront envie de s’équiper avec les nouveaux produits proposés. D’autre part, il apportera régulièrement des gains de productivité grâce à l’incorporation d’innovations technologiques, et des emplois qui pourront bénéficier de la distribution de ces gains de productivité sous forme de pouvoir d’achat.

Ni des biens, ni des services


Ce secteur est en train de se créer. Maintenant que l’on est capable d’avoir, en temps réel, toutes sortes d’informations sur les besoins de chaque consommateur et de déclencher, en temps réel, des actions pour y répondre, il est possible de satisfaire les besoins avec des produits radicalement nouveaux. Ces produits ne sont ni des biens, ni des services. Appelons-les des « solutions ».

Une « solution » est une mise à disposition de biens ou de personnes sur le lieu de vie du con­sommateur, en réponse à un besoin spécifié par des informations individualisées et actualisées le concernant ou concernant son environnement. Ce peut être aussi un déclenchement d’action à distance dans les cas très simples où cela peut remplacer l’intervention humaine (mise en route du chauffage à distance, etc.). On considérera qu’il s’agit encore d’une « solution » lorsque le consommateur réagit lui-même à une information le concernant.

Ces solutions pourront être vendues sous forme de bouquets les rassemblant de façon à répondre à toute une catégorie de besoins. On est loin de l’achat de biens et même de services à l’ancienne. En effet, un service, au sens de la comptabilité nationale, est une mise à disposition temporaire de biens ou de personnes ayant des savoirs ou des savoir-faire. Les services à l’ancienne consistent en des mises à disposition de biens individuels de façon exceptionnelle (location), ou collectifs (chambres d’hôtel, lits d’hôpital, train) dans des lieux dédiés. Quant aux mises à disposition de personnes, elles se font aussi dans des lieux dédiés et dans des situations accidentelles ou temporaires (panne pour les services après-vente, problème financier, renouvellement d’assurance, maladie pour les services de santé, perte d’autonomie pour les services de maison de retraite, éducation pour les enfants…). Il s’agit alors souvent de services publics et sociaux.

Les solutions vont permettre d’organiser la mise à disposition de biens et de personnes sur les lieux de vie pour répondre à des besoins de la vie quotidienne de chaque consommateur. Leur développement créera un nouveau secteur qui bouleversera autant notre économie que l’industrie l’a fait dans l’économie artisanale lors des première et seconde révolutions industrielles. Les modes de production et les modes de vie en seront fondamentalement modifiés. Comme ces solutions dépas­sent la distinction ancienne entre le secondaire et le tertiaire, je propose de les qualifier de « quaternaires ».

Comme le secteur industriel a donné son nom à « l’économie industrielle », on appellera « économie quaternaire » l’économie renouvelée par l’arrivée de ce nouveau grand secteur des « solutions quaternaires ».

La « révolution » de l’économie quaternaire


Donnons quelques exemples pour mieux comprendre en quoi ces nouveaux produits vont révolutionner les modes de vie et de consommation.

Les biens, tout d’abord. La création de valeur va se déplacer vers l’aval de la fabrication des biens neufs, en assistant les consommateurs dans l’usage des biens tout au long de leur cycle de vie. Des solutions vont permettre de mettre à la disposition des consommateurs, sur leurs lieux de vie, les biens qu’ils avaient l’habitude d’ache­ter. Désormais, ce sera la façon courante de disposer des biens.

Ces mises à disposition prendront des formes différentes selon les types de biens. Pour les véhicules, les « solutions » prennent la forme d’« auto-partage » (lorsque les véhicules partagés sont gérés par une entreprise), ou de « covoiturage » (lorsqu’ils appartiennent à des consommateurs). De même, les appareils électroménagers ne seront plus nécessairement achetés. Des solutions permettront de les mettre à la disposition des consommateurs sur leurs lieux de vie. L’entreprise devra s’informer sur les divers appareils souhaités par chaque consommateur, organiser l’intervention de personnes pour livrer les appareils, pour les connecter, former les consommateurs à leur usage, les entretenir et les enlever pour recyclage.

Mais c’est surtout en matière d’accompagnement des particuliers dans leur vie quotidienne que les solutions vont changer radicalement les modes de consommation. Ce type de besoin a toujours existé, mais les produits pour les satisfaire sont restés sous-développés car les technologies de la mécanisation n’étaient pas adaptées pour le faire efficacement. Ils sont restés minimaux et cantonnés à des populations particulières, dans le cadre du particulier-employeur ou de services sociaux d’ai­de aux personnes fragiles en perte d’autonomie.

Pour comprendre ce que seront ces bouquets de solutions, il suffit de décrire les premiers que l’on voit apparaître. Ils sont dédiés aux personnes en perte d’autonomie. En effet, c’est pour cette catégorie de population qu’apparaît tout l’intérêt qu’il y a, plutôt que d’aller en maison de retraite, à vivre chez soi, d’une tout autre façon, pour y vivre plus longtemps en bonne santé. La personne âgée accédera à ces bouquets de « solutions » grâce à une tablette très simple d’usage et très résistante, dont l’ergonomie et le design sont en train d’être co-créés par les usagers volontaires dans les territoires pionniers. Ces tablettes, toujours prêtes à l’emploi, proposent diverses applications, en plus bien sûr du téléphone, d’Internet et de ses services habituels. Les applications proposées sur l’écran sont choisies pour répondre aux besoins fréquents et spécifiques de la personne qui utilise la tablette. Des échanges seront prévus entre les usagers qui le souhaitent, mais aussi entre eux et les personnes en charge des solutions (professionnels de santé, intervenants, aidants, famille…). Ainsi, on pourra demander à la personne en perte d’autonomie de choisir son menu, s’informer sur sa santé…

De tels bouquets pourront être adaptés pour toute autre catégorie de la population, par exemple pour des enfants, mais aussi pour la population dans la pleine force de l’âge pour détecter des incendies au domicile, pour connaître toutes sortes de paramètres concernant l’environnement, pour optimiser l’usage du chauffage, pour mettre en veille tous les appareils qui consomment de l’énergie quand on ferme la porte, pour suivre les enfants sur les trajets de l’école, pour communiquer avec les professeurs des écoles, dialoguer avec les professionnels de santé…

C’est grâce à la richesse créée par ce nouveau grand secteur des solutions quaternaires que pourront se renouveler les services publics et sociaux, les systèmes sociaux, l’économie sociale. C’est aussi parce qu’un nombre croissant de particuliers travailleront dans ce nouveau secteur porteur de gains de pouvoir d’achat et permettant à tous de vivre mieux que pourra se développer la consommation collaborative de « biens communs ».

Michèle Debonneuil, chargée d’une mission sur l’économie quaternaire par le Premier ministre à la Caisse des dépôts, administratrice de l’Insee et inspectrice générale des finances. Auteur d’une étude sur « les solutions quaternaires pour aider à sortir de la crise », remis au CESE en 2014.

1. Un produit est un terme général. Les biens et les services sont deux grandes catégories de produits. Les « solutions » sont une nouvelle catégorie de produits.

Article publié dans le dossier « Économie collaborative : et si on partageait? – Les Idées en mouvement 216 – février 2014