Valoriser une économie de proximité

La région Rhône-Alpes, avec deux contrats sectoriels successifs, a progressivement et pleinement intégré la dimension économie sociale et solidaire sur un territoire qui compte six millions de personnes et plus de 50 bassins d’emplois. Cyril Kretzschmar, conseiller délégué en charge de la nouvelle économie, des nouveaux emplois, de l’artisanat et de l’ESS à la Région nous explique une culture qui a quelque peu réduit les distances entre ESS et économie conventionnelle.

Quelle est la place de l’ESS en Rhône-Alpes ?
Cyril Kretzschmar :
L’ESS en Rhône-Alpes, ce sont 23 000 associations, coopératives et mutuelles et 230 000 salariés, soit près de 10 % de l’emploi régional. Le conseil régional se concentre sur six compétences principales : la mobilité, l’emploi, la formation, le développement économique l’aménagement du territoire et le développement durable. Elles permettent aux acteurs d’être plus mobiles professionnellement et géographiquement, de créer de la valeur sur leur territoire, de développer leurs capacités à agir et développer des activités soucieuses de la réduction de l’empreinte écologique. Tout ce qui concourt à ces objectifs relève, pour les élus, de l’intérêt général. Le contrat économique sectoriel ESS représente environ 3 millions d’euros de dépenses publiques chaque année (État et Région). Pour celles et ceux qui considèrent que l’ESS est un secteur sous assistance publique, rappelons que l’économie conventionnelle reçoit, elle, 10 à 100 fois plus d’argent public.

Quelle est votre position vis-à-vis des associations économiques et employeuses ?
Les associations employeuses sont, statutairement, membres de l’économie sociale, mais le statut n’est pas le seul critère de reconnaissance de l’intérêt général, intérêt qui justifie alors le soutien des élus. D’autres critères jouent, tels l’implication des partenaires locaux dans le projet associatif, la gouvernance démocratique interne, le degré d’innovation sociale permettant de répondre à des besoins sociaux, la création effective de valeur ajoutée pour le territoire, l’éthique des pratiques en matière de rémunération et de gestion des profits. Plus ces critères sont réunis par les associations, plus notre intérêt est grand pour les soutenir.

Votre conception de l’ESS permet un groupement d’acteurs assez large…
Depuis décembre 2012, nous avons mis en place une politique transversale « économie de proximité » qui intègre structures de l’ESS, activités artisanales, commerces de proximité, la plupart des très petites entreprises et économie publique. Nous nous appuyons sur une analyse économique des flux de production de richesses sur le territoire, provenant aussi bien des entreprises artisanales et industrielles que des associations et des coopératives, des mairies, des centres de vacances… Nous cherchons ainsi à valoriser tous les scénarios d’aide au développement dans leur capacité d’actions collectives ; nous soutenons ainsi les Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE), formes de grappes ou de clusters locaux associant les différents acteurs de création de richesse sur le territoire.

Quel est l’impact de l’ESS en région Rhône-Alpes ?
Il n’y a pas d’évaluation de la politique ESS à proprement parler mais une évaluation globale de l’action économique de la Région, et des évaluations des dispositifs contractuels tel le contrat sectoriel ESS. Ces analyses nous permettent de mesurer l’évolution de données classiques comme le PIB régional par secteur, les emplois ou la balance commerciale. À l’horizon 2014/2015, dans le cadre de l’évaluation de la stratégie régionale de développement économique et d’innovation, je souhaite que nous puissions également évaluer des résultats plus qualitatifs sur l’innovation sociale, l’intensité de la démocratie, la performance de l’économie de proximité au regard des besoins sociaux. Cette évaluation ne doit pas concerner que l’économie sociale et en particulier les associations, mais bien englober toute l’économie et tous les acteurs de la région.

Vous évoquez l’innovation sociale. Quelle est sa place ?
Avec les impulsions données par l’Europe, nous sommes amenés à clarifier ce que l’on entend par cette thématique assez récente. Nous n’avons pas encore de repères très clairs mais nous pressentons qu’il existe des processus spécifiques générant de l’innovation sociale plus que d’autres. C’est le cas de l’émergence : comment passer de l’idée au projet, avant même de penser à passer du projet à l’entreprise, comme le font tous les dispositifs d’aide à la création. Même chose concernant l’hybridation des expériences d’ESS et d’économie conventionnelle : comment articuler ESS et artisanat dans le cadre de l’économie de proximité ? Autre processus intéressant : l’essaimage, une problématique très importante compte tenu de la diversité de nos sites en Rhône-Alpes. Quand il y a réussite sur un territoire, comment l’essaimer sur un autre territoire et ne pas s’en tenir à des tentatives toujours vaines de simple duplication ? Comment faire vivre des réseaux d’échanges d’expériences à l’échelle supra locale ? En la matière, la CPCA (Conférence permanente des coordinations associatives), les réseaux associatifs et les Maisons des associations ont des pratiques intéressantes. Historiquement, nous travaillons beaucoup avec la Cress, l’Union des coopératives, ou l’insertion par l’activité économique, alors même que 80 % de l’emploi de l’ESS se trouve dans le milieu associatif. Sans doute doit-on pour l’avenir intégrer plus fortement le monde associatif et la CPCA dans nos stratégies de développement.

Propos recueillis par Ariane Ioannides

Article publié dans le dossier « L’économie sociale et solidaire est-elle une alternative? » – Les Idées en mouvement 209 – mai 2013