Valoriser le potentiel éducatif des parents

Marciac4La Ligue de l’enseignement du Val-de-Marne met en place depuis quelques années des ateliers de savoirs sociolinguistiques (ASL), dans et en dehors de l’école (1), à destination des publics migrants qui maîtrisent peu ou pas la langue française. À Villeneuve-Saint-Georges, ils permettent à des mamans d’élèves d’appréhender le système scolaire avec moins de craintes.

«Madame. Je souhaiterais prendre rendez-vous avec vous en raison d’un problème avec mon fils. Mon fils se bagarre toujours avec un autre enfant de sa classe. Seriez-vous disponible le 26 avril à partir de 17 heures s’il vous plaît ? Cordialement. » Pour arriver à comprendre, prononcer et écrire ce mot, il aura fallu beaucoup d’attention aux femmes présentes et une bonne dose de patience à Oifa Laidouni, l’animatrice enthousiaste de l’atelier « Parents d’enfants, parents d’élèves ».

À raison de deux sessions de deux heures par semaine, les femmes sont accueillies au sein de l’école élémentaire Anatole France. La directrice, très engagée dans le dispositif (voir interview ci-contre), a mis à disposition une petite salle de classe à des heures (de 9 h à 11 h) qui permettent aux mamans de récupérer leurs enfants pour le déjeuner. Du Mali, Sri-Lanka, Turquie ou Maroc, Fatia, Sevim, Sadiow, Ratikanti, Sati, Fazilette sont en France depuis une dizaine d’années en moyenne et possèdent un niveau d’études très différent ; toutes ne sont pas allées à l’école dans leur pays d’origine. Pendant le cours, elles font l’effort de communiquer et de s’aider en français, ce qui ne manque pas de déclencher certains rires. « Pour beaucoup de ces femmes souvent isolées, l’atelier constitue un espace de socialisation très important. Elles sont heureuses de prendre enfin du temps pour elles et de pouvoir mieux accompagner leurs enfants dans leur scolarité », précise Oifa. Les ateliers de savoirs sociolinguistiques ne sont pas des cours de langue à proprement parler ; ils l’abordent au travers d’exemples concrets : comprendre et écrire un mot dans le carnet de correspondance, déchiffrer le livret scolaire, prendre rendez-vous avec les enseignants ou la directrice…

Les progrès en termes de con­fiance sont visibles et rapides. Une maman qui restait en retrait de l’école ose désormais s’adresser directement aux enseignants, en dépit de son français approximatif.

Monté grâce au programme de réussite éducative (PRE), l’atelier « Parents d’enfants, parents d’élèves » dure deux ans. Ensuite, la fédération et la directrice essaient de raccrocher tant bien que mal avec d’autres dispositifs existants, plus classiques, autour du français. Mais la demande est forte et comme souvent, ces ASL, qui séduisent sur le papier de nombreux chefs d’établissement, pourraient être largement étendus avec plus de moyens.

Ariane Ioannides

(1) La fédération 94 anime également des ASL à Alfortville, dont l’objectif est d’acquérir une autonomie sociale : connaissance du système administratif français (sécurité sociale, CAF, Pole emploi) et des différents espaces sociaux (PMI, médiathèque, spectacles).

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« Démonter la représentation des parents démissionnaires »

Jeanine Morvan est la directrice de l’école Anatole France à Villeneuve-Saint-Georges, qui compte 400 élèves. En deux ans, elle a mis en place deux ateliers pour les mamans migrantes et entreprend la création d’une « Maison des savoirs » pour lier l’établissement à son territoire.

Les Idées en mouvement : Qu’est-ce qui a motivé la création d’ateliers de savoirs sociolinguistiques ?

Jeanine Morvan : En arrivant il y a deux ans, j’ai constaté que certaines grosses difficultés scolaires n’étaient pas très bien traitées, notamment dans le suivi des élèves : des parents avaient du mal à accompagner leurs enfants, et les enseignants à entrer en communication avec les familles. Les parents migrants font face à une double difficulté : les codes de l’institution et les problèmes de langue. Aujourd’hui, les enseignants sont à la fois désemparés face aux difficultés sociétales et de plus en plus éloignés socialement des familles qu’ils accueillent. Il faut donc démonter les représentations sur la démission des parents, qui est fausse, et ne pas laisser seuls les enseignants. Et du côté des parents, nous devons faire comprendre qu’accompagner ses enfants ne se résume pas aux devoirs.

Avez-vous constaté un changement ?

L’impact est évident. Les mamans se sentent concernées : celles qui restaient à 50 mètres de l’entrée ont une plus grande facilité à franchir la porte de l’école. Avant, elles se sentaient dévalorisées, comme si ne pas parler français les empêchait d’être des parents d’élèves. Désormais, elles se sentent réhabilitées dans leur potentiel éducatif. Les enseignants, eux, sont très satisfaits. Avec ces ASL, nous créons un autre lien que pédagogique : un lien social. Ces dispositifs ne sont pas uniquement l’affaire du directeur. Ils doivent perdurer au-delà des personnes.

Vous avez décidé de créer une « Maison des savoirs » au sein de votre établissement. Vous semblez très sensible à l’éducation non formelle…

Oui, car il est primordial de relier les savoirs. L’école doit absolument s’ouvrir, car ce n’est pas le seul lieu où l’on apprend. Notre futur défi : intégrer toutes les nouvelles technologies dans nos pratiques, qu’il faut reconsidérer. Faire des « cours intelligents » comme le dit Michel Serres. L’école est un ensemble de connaissances qui ne sont pas seulement scolaires, c’est une formation tout au long de la vie. Et la « Maison des savoirs », c’est l’ouverture de l’école sur le territoire. Avec Cathy Séguenot, responsable du secteur « Politiques éducatives » à la Li­gue de l’enseignement du Val-de-Marne, nous avons récemment présenté le dispositif à la municipalité et à la politique de la ville, qui ont été séduites par l’idée. Deux petites actions vont être lancées avant la fin de l’année : une autour d’Internet et l’autre en lien avec la bibliothèque de Villeneuve.

Propos recueillis par  AI

Cet article fait partie du dossier « Refondation : quelle place pour l’éducation non formelle ? », mai 2013. Téléchargez l’intégralité du dossier en cliquant ici