Vacances et lecture font bon ménage

p06-lire_faire_lirePour beaucoup d’enfants – sûrement trop –, l’accès à la lecture se limite souvent à la seule sphère de l’école. Développer le goût de lire doit pouvoir s’envisager sur d’autres temps comme ceux des loisirs.  Les vacances d’été sont propices à cette ouverture et à l’organisation d’opérations autour du livre,  à l’image de Lire et faire lire et de ses « Sacs de pages » ou encore de « L’été des bouquins solidaires » imaginé par Alain Serres, fondateur de la maison d’édition Rue du monde (lire ci-dessous).

Depuis 2005, pour son opération « Sacs de pages » (1), Lire et faire lire collecte des ouvrages auprès d’éditeurs partenaires et les distribue aux bénévoles des coordinations départementales pour organiser des lectures dans les accueils de loisirs et de vacances. Chaque année, un thème est choisi au préalable par l’équipe nationale de Lire et faire lire : « Nous veillons à ce que ce thème soit large, festif et en prise avec l’actualité », précise Cécile Cornaglia, animatrice réseau et chargée de l’opération. Thème ayant largement rythmé la première moitié de l’année – JO de Sotchi, Coupe du monde de football et, plus récemment, les Championnats d’Europe d’athlétisme… –, c’est le sport qui a été choisi cet été pour la 10e édition de l’opération. Un sujet porteur qui permet d’aborder des notions comme le respect des règles, mais également le respect des autres, la confiance en soi, le goût de l’effort et de l’apprentissage, la coopération, l’engagement…

La coordination nationale de Lire et faire lire se charge de la préparation des « sacs » contenant plusieurs livres en fonction de trois tranches d’âge (2-5 ans, 6-11 ans et 2-11 ans). Un Livret d’accompagnement, glissé dans les sacs, donne quelques idées pour prolonger les lectures par des jeux et animations.

Cette année, 24 maisons d’édition ont participé au projet et ont offert près de 2 400 ouvrages. Ceux-ci ont ensuite été mis à disposition des 400 accueils de loisirs partenaires par l’intermédiaire des 70 coordinations départementales impliquées dans l’opération. Une participation record puisque, habituellement, la moitié du réseau « seulement » est concernée.

Multiplier les lieux de diffusion de la lecture

Au-delà de l’opération événementielle, « Sacs de pages » est un bon moyen pour investir des lieux comme les accueils de loisirs. « Complètement intégrés à la structure, les bénévoles Lire et faire lire travaillent en collaboration avec les animateurs du centre, font part de leurs éventuelles difficultés, et plus largement, sont associés à d’autres projets et manifestations de la structure. Pour les professionnels du centre, l’opération est l’occasion de mettre en place d’autres animations autour de la lecture comme la fabrication d’un livre ou la création d’une pièce de théâtre à partir d’une histoire racontée par un bénévole » précise Caroline Raymond, coordinatrice de Lire et faire lire pour l’Udaf (Union départementale des associations familiales) de Haute-Vienne 2.

Autre point positif selon Cécile Cornaglia : « Que Lire et faire lire propose des formations de bénévoles et d’animateurs au sein même des accueils de loisirs. Ce qui permet d’organiser des événements tout  au long de l’année et de réserver un meil­leur accueil aux bénévoles. » Car l’opération n’est pas qu’estivale. En grande majorité, elle se prolonge pendant les vacances de la Toussaint et de fin d’année, voire même jusqu’en avril. Là réside sa réussite selon Caroline Raymond, car « les bénévoles peuvent travailler auprès des mêmes enfants sur un temps plus long »  et entretenir ainsi leur goût pour la lecture.

Depuis sa création il y a dix ans, l’opération n’a cessé de pren­dre de l’ampleur. S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan de cette édition anniversaire, d’emblée l’équipe de Lire et faire lire peut se satisfaire d’atteindre chaque année des milliers d’enfants – 13 000 en 2013 – et ainsi leur faire profiter des joies de la lecture dans une ambiance et un cadre différents de ceux de l’école ou de la famille.

Mélanie Gallard

  1. L’opération est soutenue par le ministère des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, l’Association Pierre Bellon et Bolloré Thin Papers. 2. Dans ce département, Caroline Raymond coordonne l’opération Lire et faire lire en partenariat avec Cécile Ezquerra de la Ligue de l’enseignement de Haute-Vienne.

 « On ne change pas la face du monde, mais… »

 Les Idées en mouvement : En quoi consiste « L’été des bouquins solidaires » ?

Alain Serres : « L’été des bouquins solidaires » est né de l’envie de faire vivre des livres dans le cadre d’une opération de solidarité. On aurait pu développer quelque cho­se à l’international, avec des bibliothèques étrangères par exemple… mais j’ai privilégié les petits Français auxquels on ne pense pas toujours en premier lieu. Le Secours populaire s’est tout de suite montré très intéressé par l’idée et le fait d’offrir à la fois loisir, dépaysement et culture aux plus jeunes.

En somme, l’idée est simple : chaque année, au mois d’août, le Secours populaire organise une journée à la mer pour 5 000 enfants « oubliés des vacances ». À cette  occasion, nous leur offrons un ouvrage parmi 120 titres (albums,  romans…) sélectionnés pour satisfaire tous les âges (de 7 à 12 ans). Le don de ces livres est rendu possible grâce à l’opération de « L’été des bouquins solidaires » menée en amont. Nous choisissons, pour chaque édition, deux ou trois titres et à chaque fois que l’un d’eux est vendu dans l’une des 400 librairies partenaires, nous offrons un autre ouvrage aux bénéficiaires de cette journée à la mer.

Comment se déroule cette journée ?

Les enfants sont là avant tout pour profiter de la plage et s’amuser. D’ailleurs, nous n’organisons pas vraiment d’animation autour de la lecture. Le Secours populaire propose des activités avec des sportifs, de la musique… ainsi qu’un pique-nique et un goûter où les participants apprennent à se con­naître. En fin de journée, plusieurs stands de livres sont animés par les bénévoles du Secours populaire qui reçoivent les enfants par petits groupes et les aident à choisir un titre. Ils hésitent, prennent le temps de lire la 4e de couverture…

Si à l’aller les enfants sont très bruyants dans le car, le retour est beaucoup plus calme. D’abord parce qu’ils sont fatigués, mais aussi parce qu’ils profitent du trajet pour se plonger dans leurs nouvelles histoires, et se les échanger.

On ne pense pas pour autant changer la face du monde avec cette opération mais la multiplication de ce genre d’initiatives, à l’image de ce que fait Lire et faire lire d’ailleurs, est très importante. Je tiens tout particulièrement à mettre en lumière le travail des comités locaux du Secours populaire auprès des familles qui con­siste, entre autres, à les convaincre et les rassurer pour qu’elles lais­sent leurs enfants partir toute une journée. Ce qui est très intéressant également, c’est de voir comment les bénévoles intègrent les familles bénéficiaires dans l’encadrement même de la journée. Si des parents ont pu faire partir leurs enfants une ou plusieurs fois, l’association les encourage à continuer à participer en rejoignant les 1 000 personnes mobilisées chaque année pour encadrer cette journée à la mer. C’est ainsi que j’ai vu un certain nombre de jeunes bénéficiaires devenir encadrants.

Quels étaient les ouvrages vendus pour l’édition 2014 ?

Nous proposions trois ouvra­ges, dont deux nouveautés : La Petite Princesse de Saint-Ex et Zappe la guerre de Pef, et Maudite soit la guerre du même auteur et de Daeninckx. Les deux derniers portent sur la Première Guerre mondiale. Ici, notre démarche n’est pas simplement de rappeler des faits historiques, de donner de strictes informations sur le sujet. L’école joue ce rôle. Ce que l’on veut, par le biais de fictions et d’une part d’imaginaire, c’est aider à cons­truire une culture de la paix.

Zappe la guerre, c’est l’histoire de défunts soldats sortant d’un monument aux morts quatre-vingts ans plus tard. Traversant les rues d’une petite ville, ils vont s’apercevoir, en regardant la télévision par la fenêtre, que la guerre existe encore. Les humains n’ont donc pas tiré les leçons des souffrances passées. Maudite soit la guerre, quant à lui, évoque le monument aux morts du petit village creusois de Gentioux. Parmi plus de 30 000 monuments érigés dans le pays, 98 % célèbrent les héros nationaux morts pour la patrie. Quelques-uns seulement, comme celui de Gentioux, dénoncent la guerre. Ce qui était très courageux à l’époque.

On essaie ainsi de partager un certain nombre de valeurs avec les enfants. On veut pouvoir proposer des livres qui permettent de se poser des questions, sans que cela soit notre but premier qui reste de faire un bon livre, qui « touche », avec de la littérature de qualité, de belles illustrations. Si, en plus, il permet de s’interroger sur le mon­de, c’est encore mieux.

C’est toute la philosophie de votre maison d’édition…

J’ai créé Rue du monde il y a bientôt dix-huit ans avec l’envie de faire de bons et beaux bouquins. J’apporte une attention particulière à m’inscrire dans des démarches vraies, authentiques. Quand on travaille avec Didier Daeninckx, on sait qu’on a affaire à quelqu’un d’engagé sur des valeurs démocratiques. Lorsqu’il écrit Maudite soit la guerre, on sait que ce n’est pas un coup de pub. Avec Pef, c’est la même chose… Il était d’ailleurs avec nous le 20 août dernier en Normandie lors de la journée du Secours populaire.

Quelles sont les évolutions que vous avez pu observer depuis dix ans que l’opération existe ?

J’ai deux observations, sur des registres bien différents. La première, partagée par tous, c’est la fracture sociale de plus en plus vive aujourd’hui qui, chaque année, prive davantage d’enfants de vacances. La seconde porte sur la situation du livre qui n’est pas très bonne, bien que le livre jeunesse résiste bien. Des maisons comme la nôtre, avec des exigences culturelles, réussissent à faire face mais les ventes baissent malgré tout. La situation de la chaî­ne du livre, de l’auteur jusqu’au libraire en passant par les imprimeurs et les relieurs, est également inquiétante. Nous fabriquons tous nos ouvrages en France, en utilisant des modes de production optimums du point de vue écologique. C’est grâce à cette exigence que l’on parvient à fidéliser notre public, les écoles et médiathèques ainsi que les familles.

Propos recueillis par M.G.