Pédagogie en éducation prioritaire… et ailleurs

idealrepupanoQuand « l’autrement » doit devenir l’ordinaire


On dit souvent que, dans les établissements en éducation prioritaire, on ne peut pas enseigner comme ailleurs, on doit travailler « autrement ». Mais qu’est-ce que cela signifie ?

S’agit-il de simplifier, de ralentir le rythme pour que tout le monde suive, d’expliciter beaucoup plus, de renoncer peut-être à ce qui est trop complexe, trop subtil ? « L’autrement » serait-il l’appauvrissement ? Ne risque-t-on pas d’enfermer les élèves dans la lenteur, le simplisme, la médiocrité, sous prétexte de réalisme ? Un mot comme « explicitation » peut signifier tout aussi bien un juste effort de clarté qu’un guidage excessif qui ne laisse aucune marge de manœuvre aux élèves en réduisant la pédagogie à un programme d’enseignement trop balisé, peu   payant dès lors qu’on vise le long terme et non les résultats immédiats.

Travailler « autrement » cela peut être tout autre chose. À savoir utiliser les multiples ressources de la créativité pédagogique pour permettre l’appropriation de contenus parfois exigeants, à travers des approches variées. C’est mettre l’imagination au pouvoir et ne pas tomber dans le travers de la résignation qui conduit, comme le dit Camus (1) à oser si peu alors qu’on pouvait tant… Il faut savoir emprunter les chemins de traverse et quitter le pauvre réconfort du schéma de cours préétabli. Pour cela, de nombreux outils et dispositifs s’offrent aux enseignants : les travaux de groupes, une évaluation qui indique les progrès et non les manques, les situations-problèmes, l’utilisation plurielle des images, du numérique, de l’oral, le recours à l’analogie, à la fiction (y compris en sciences), et bien sûr la mise en œuvre de projets, disciplinaires ou transversaux. Mais aussi ce qui a priori paraît bien difficile pour les élèves de l’éducation prioritaire : réfléchir sur leurs apprentissages, sur leurs méthodes, leurs stratégies, donc pratiquer la métacognition. Puis-qu’il faut bien rappeler que si le « faire » est indispensable pour apprendre, il n’est pas suffisant. La dérive activiste est toujours présente, aussi pernicieuse sans doute que la multiplication d’exercices mécanistes ou de longues explications magistrales du professeur.

TRAVAILLER SUR LES ATTENTES

Mais on doit aussi se poser la question du degré d’exigence. Il est hypocrite de se réfugier dans les grandes déclarations de principe sur « l’excellence pour tous » ou les proclamations comme : « ils ont droit aussi à la princesse de Clèves » ! Précisément, variété et différenciation pédagogiques doivent s’accompagner d’un travail approfondi sur nos attentes, en termes de maîtrise effective. Les élèves d’éducation prioritaire ne peuvent pas tous devenir des lecteurs experts de Balzac ni des champions d’orthographe, mais ils doivent tous être capables de parvenir à un niveau de « littéracie » suffisant et de produire un texte après relecture évitant les plus grosses erreurs de langue par exemple. Travailler « autrement », c’est aussi cela, réfléchir (collectivement) aux objectifs réels qu’on veut atteindre au lieu de se payer de mots et de brandir la « culture commune universelle » comme argument contre un vrai socle commun de compétences du futur citoyen.

Ces questions ne sont pas que pédagogiques, elles s’inscrivent dans un combat contre les inégalités qui demande une large mobilisation des acteurs pour parvenir à de vrais progrès des élèves, ce que la manière de fonctionner traditionnelle ne permet pas. Mais alors, travailler « autrement » ne devrait-il pas s’étendre à toute l’école et devenir l’ordinaire des classes, les ZEP jouant alors ce rôle de laboratoire d’innovations qu’elles ont souvent joué, mais qu’elles pourraient jouer bien davantage.

Jean-Michel Zakhartchouk, enseignant, professeur de français au collège Jean-Jacques Rousseau de Creil dans l’Oise et rédacteur de la revue Les Cahiers pédagogiques.

 

1.Dans L’exil et le royaume, 1957.
Article publié dans le dossier « Une nouvelle ambition pour l’éducation prioritaire? » – Idées en mouvement 220 – juin/juillet 2014