« Nous sommes le peuple » ou comment imaginer le “nous” de la Ligue

Nicolas FrizeNicolas Frize est auteur-compositeur. C’est au plus près des citoyens, salariés, usagers… qu’il puise son inspiration, en créant pour et avec eux. Récemment, il a écrit un texte, « Nous sommes le peuple », base d’un grand chantier artistique qu’il va mener dans notre réseau associatif, aux côtés de Robin Renucci, à l’occasion des 150 ans de la Ligue.

 

Les Idées en mouvement : En juillet 2014, vous produisez le texte « Nous sommes le peuple » pour la Ligue de l’enseignement. Pourquoi interroger cette notion de peuple ?

Nicolas Frize : Pour le 150e anniversaire de la Ligue de l’enseignement, il me sem­blait essentiel de se rapprocher de ses fondements, à savoir le bien commun, le collectif, l’« être ensemble », la citoyenneté. Force est de constater qu’aujourd’hui nous assistons à un véritable délitement de ces valeurs. Il semblerait que l’on soit assigné à nos langues, nos couleurs de peau, nos territoi­res… L’humanité a perdu toute sa sub­stance pour se diviser en familles, en communautés, en populations (géographiques, religieuses, ethniques, culturelles…) ou en peuples. On ne peut que le déplorer, car cette mutation s’est accompagnée de jugements, de stigmatisations (socle du racisme) et naturellement de discriminations. Il me paraissait donc urgent de se remobiliser autour de cette question : « Qui sommes-nous, tous ensemble ? » Et d’explorer cette réalité qu’est cette grande hétérogénéité et complexité de chacun à l’intérieur du collectif.

Pouvez-vous nous dire quelques mots du projet artistique qui a pour point de départ votre texte « Nous sommes le peuple », et qui devrait voir le jour l’année prochaine à l’occasion des 150 ans de la Ligue ?

J’aimerais que l’on comprenne, avant toute chose, qu’il s’agit ici d’un projet ascendant : des person­nes, au sein des associations et des fédérations de la Ligue, dans les territoires, vont être invitées à imaginer ce que peut être ce « nous », en tant que corps social, et en proposer une mise en forme artistique. Je souhaiterais ainsi que des gens rédigent des textes, réalisent des séries de photographies, des chorégraphies, des projets musicaux, mais aussi des créations d’arts plastiques, des fresques collectives, des performances et cher­chent des formes nouvelles, en nous invitant à faire « foule » ! Je voudrais entendre toutes nos langues qui rêvent de s’échanger et qui naturellement ne se compren­nent pas. Pourtant elles disent la même chose, en l’occurrence, un besoin de vie, d’inventer le présent…

Dans le domaine du sport, on pourrait questionner cette idée de l’affrontement des « camps » ou des territoires (réels ou symboliques). Dans bon nombre de disciplines, chacun choisit une équipe et une stratégie, et va ou perdre ou gagner. On assiste dans le sport à un détournement, un glissement des stratégies de jeu vers des stratégies de territoire. Je rêve d’équi­pes qui échangeraient leurs gardiens, leurs terrains et où le col­lectif au sens de « faire ensemble » prévaudrait sur le principe d’adversité. C’est une occasion formidable pour un mouvement comme la Ligue, qui compte en son sein une multitude d’associations sportives, d’interroger ces appartenances « pa­trio­tiques », régionales et « identitaires », sur un versant souvent excluant.

Vous allez travailler sur ce projet aux côtés de Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France…

Nous nous connaissions déjà un peu pour s’être croisés à diverses occasions. Et récemment, il m’a contacté au sujet de cette opportunité. Malgré des pratiques artistiques assez différentes, nous avons avec Robin plusieurs points communs, à commencer par notre intérêt pour les personnes, en tant qu’individus et citoyens. Concernant « Nous sommes le peu­ple », l’idée est d’accompagner, ensem­ble, les acteurs du projet sur les territoires en apportant nos expériences respectives.

Concernant votre travail personnel plus particulièrement, on cons­tate que toutes vos créations suivent le même processus, en débutant par une interrogation, une recherche. Quel est l’intérêt créatif d’agir ainsi ? Que cherchez-vous à obtenir d’un point de vue artistique ?

Mon travail artistique n’a de sens que s’il s’inscrit dans son époque. Ce qui m’intéresse, c’est de sentir ce qui est en cours dans la collectivité, et en quoi je peux être utile. Je travaille avec des fonds publics, il est donc nécessaire de « transformer » cet argent pour en faire quelque chose au bénéfice de tous. C’est la raison pour laquelle j’essaie d’ancrer mes créations dans des questionnements, des interrogations liés à ce qui nous traverse aujourd’hui et ce qui augure demain. Il s’agit de mettre l’art au service du citoyen, de faire bon usage des financements publics dont nous bénéficions, d’être à l’endroit de la réflexion, de la critique, de la stimulation esthétique…

Quel rapport entretenez-vous avec le monde du travail ; un thème que l’on retrouve dans certaines de vos créations ?

Pour des raisons militantes, cette thématique m’est effectivement très chère. Investir le monde du travail dans la création (et réciproquement) est capital. Je trouve d’ailleurs l’art contemporain assez coupé du monde ouvrier.

Il y a dans le travail des enjeux de société importants ; pas mal de choses s’y jouent… Et pourtant, dans l’activité professionnelle, on occulte complètement la personne en tant que telle. On l’évoque toujours au travers de son statut, de son salaire, de sa retraite, mais jamais au travers de la valorisation de son activité et de son engagement. Comme si, finalement, les gens n’étaient que des statuts occupant des postes. D’ailleurs, aujourd’hui, on ne parle que de création d’emplois, pas de création de métiers ni d’activité humaine. On fait comme si on ne produisait que des biens et des services et pas de développement (inter)personnel !

Le salarié n’a pas toujours cons­cience de l’intelligence, de la sensibilité qu’il mobilise réellement dans son activité… Tout l’intérêt d’une démarche artistique à cet endroit est de mettre cela en visibilité.

Le vocable travail renvoie uniquement au salariat, au statut des salariés… alors que pris sous un angle plus politique, le combat pourrait porter sur ce que ces derniers devraient être en capacité de développer comme engagement personnel, cognitif, sensoriel, professionnel, subjectif… La raison première pour laquelle on travaille, avant même l’obtention d’un salaire, devrait être de trouver de quoi s’émanciper, créer de la rencontre (d’abord avec soi), du bien-être collectif. En ce sens, la question du travail est pour moi éminemment cul­turelle.

 

Propos recueillis par Mélanie Gallard

Article publié dans les « Idées en mouvement » n°225 – septembre-octobre 2015

 

A SAVOIR
Nicolas Frize en quelques mots

Nicolas Frize est un compositeur contemporain. Il répond à des commandes pour le théâtre, la danse, le cinéma… et conduit depuis une trentaine d’années plusieurs travaux théoriques et pratiques sur l’environnement sonore urbain. Ses créations musicales sont souvent l’aboutissement de longues résidences – financées par des fonds publics –, donnant lieu à des concerts toujours gratuits et ouverts à tous ; un principe auquel il ne déroge pas.

Depuis 1975, Nicolas Frize dirige l’association « Les Musiques de la Boulangère », implantée à Saint-Denis (93) et dont l’objet est de promouvoir et diffuser la musique contemporaine, dans les lieux culturels ainsi que dans des espaces de la vie quotidienne ou professionnelle. Parmi ses réalisations, on peut citer celle qui s’est tenue à l’usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen où il regroupât une centaine d’interprètes : un chœur amateur et un chœur professionnel, un ensemble instrumental, des voix et des chants d’une quinzaine de salariés de l’usine, et un « instrumentarium en tôle » imaginé à partir de plusieurs centaines de pièces automobiles. Quelques années auparavant, Gare de Lyon à Paris, il a donné un concert de locomotives en hommage aux métiers du train, avec douze motrices, nombre de musiciens, outils et machines. Toujours sur le champ professionnel, l’artiste anime également une revue, Travails, dans laquelle, entouré d’universitaires, chercheurs et praticiens, il réfléchit aux notions de corps et de travail dans la société contemporaine.

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