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  • Nos publicationsRevue de presseIEMMyriam Revault d’Allonnes : «La logique citoyenne est en danger»

    Myriam Revault d’Allonnes : «La logique citoyenne est en danger»

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     Propos recueillis par Jean-Michel Djian

     

    Philosophe, professeure des universités à l’École pratique des hautes études, cette collaboratrice de la revue Esprit est une spécialiste de philosophie morale et politique. Auteure de nombreux livres sur la question, elle a récemment publié au Seuil un remarquable Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, ouvrage à bien des égards décapant et salutaire.


    Les Idées en mouvement : Quels sont les symptômes et les effets de ce processus de « dé-démocratisation » que vous observez dans la vie politique et sociale d’aujourd’hui ?


    Myriam Revault d’Allonnes : Avant de répondre, il me faut préciser ce que j’entends par « démocratie » : elle n’est pas seulement un régime de fonctionnement juridico-politique, ni même un mode de partage du pouvoir fondé sur la souveraineté du peuple, si essentiel que ce soit. Il faut aller au-delà et présupposer que le sens de la démocratie ne s’épuise pas dans sa forme juridico-politique mais qu’il renvoie, dans l’ordre de la démocratie politique, à quelque chose qui excède le fonctionnement procédural. Les oppositions qui s’expriment dans la démocratie libérale, les conflits qui la travaillent de l’intérieur et qui concernent les orientations, les choix et les valeurs, traduisent, de manière positive, l’impossibilité d’en finir avec la dynamique conflictuelle inhérente à la démocratie. Le débat sur le légitime et l’illégitime, sur ce qui est juste ou injuste, n’est pas seulement formel : il affecte l’expérience des hommes parce qu’il met aux prises des croyances, des opinions, des intérêts multiples et opposés, à condition que le « discord » puisse s’exercer dans un monde commun. Il n’est pas un débat « a priori », donné une fois pour toutes au titre de préalable : il resurgit à l’épreuve d’une forme de société qui contrevient à toute stabilisation, à toute homogénéisation, y compris celle des sujets politiques. En elle se contrarient deux mouvements : d’une part celui qui met sans cesse en question les identités, les catégories, qui les déplace dans l’espace social, démultiplie les appartenances, ouvre de nouveaux champs d’intervention, et d’autre part celui qui œuvre non seulement à la stabilisation du système mais à celle de la domination.

     

    Il y a danger alors ?


    La gouvernementalité néolibérale, telle que nous la voyons se mettre en place aujourd’hui, met en danger la logique citoyenne propre à la démocratie : les diverses sphères d’existence du « sujet » – ses appartenances multiples – se voient réduites au modèle et à la logique du marché. Là où la démocratie libérale maintenait une « brèche » entre la conduite morale et le comportement économique, la logique néolibérale tente de la refermer pour fabriquer en quelque sorte des sujets homogènes, unidimensionnels, délivrés de leurs conflits intérieurs, et c’est en cela qu’elle opère notamment un processus de dé-démocratisation. Les diverses sphères d’existence du « sujet » – ses appartenances multiples – se voient réduites à un modèle et à une logique uniformes : celle d’un système où le gouvernement et la politique « managériale » s’accorderaient au comportement totalement (auto)régulé d’un sujet « entrepreneurial », selon le vocabulaire en usage à l’heure actuelle. Mais la démocratie ne peut se calquer sur le seul modèle de l’entreprise, pas plus que le sujet politique ne peut être réduit au sujet économique.

     

    En quoi et comment le système éducatif (« techniques individualisantes ») participe-t-il de ce processus ?


    Le système éducatif en général a recours à des « techniques individualisantes » (Michel Foucault), à savoir à des techniques qui visent l’intégration des individus dans la société globale. Cela n’a rien que de très normal si l’on considère la nature des relations de pouvoir. Toutefois, on ne peut réduire l’institution éducative à la seule fin d’être qu’un instrument d’adaptation. Elle a bien évidemment une fonction positive : la transmission d’un savoir, de valeurs, la communication, l’apprentissage d’un certain nombre de techniques, etc. Tout cela ouvre aux individus un champ de liberté considérable. Or, on assiste aujourd’hui à une tentative pour réduire ces possibilités de choix : lorsqu’on soumet toutes les dimensions de l’expérience à la rationalité économique, on conçoit l’être humain comme homo œconomicus, dont l’existence est tout entière régie par la rationalité calculante et le souci de la rentabilité.

    On vise ainsi à construire une nouvelle anthropologie, où les notions d’intérêt et de concurrence règlent aussi bien l’action individuelle que l’action collective, restreignant de ce fait la pluralité des formes d’existence des individus. Dans toutes les sphères de la société – et notamment celles qui touchent à des biens communs irréductibles au calcul économique –, la stratégie consiste à introduire de nouveaux paramètres d’« évaluation », qu’il s’agisse de la justice, de l’hôpital, de la psychiatrie, de la culture, de l’université.

    La perspective néolibérale a beau, sous couvert de « modernisation », discréditer les résistances à cette mutation en les qualifiant de corporatistes, conservatrices, rétrogrades ou passéistes, leur commun dénominateur n’est pas la défense des avantages acquis ou des « privilèges » (on se demande d’ailleurs lesquels…), mais plutôt la résistance à l’idée selon laquelle toutes les sphères de la société peuvent être soumises aux mêmes rapports de pouvoir, autrement dit aux critères du management.   

     

    Si, comme l’a dit Churchill, « la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres » que peut-on croire aujourd’hui des vertus de l’élection, ce rendez-vous républicain qui, d’une certaine manière, rythme, légitime, et enorgueillit l’idée de démocratie ?

     

    L’élection n’est un rendez-vous républicain que dans la mesure où elle ne prétend pas être le tout de l’activité citoyenne. Si on la considère comme une pratique ponctuelle se bornant à scander à intervalles réguliers le désintérêt général pour la politique, elle est considérablement appauvrie (ce dont témoignent les taux d’abstention). Si, au contraire, elle fait fond sur une véritable activité citoyenne qui ne se réduit pas au vote électif, elle prend alors tout son sens. Quant à la formule de Churchill, il convient d’en restituer le sens et la portée en y incluant la fin de la phrase (le plus souvent omise) : « à l’exception de tous les autres qui ont été expérimentés dans l’histoire ». Cela renvoie à l’idée que la démocratie s’expérimente, qu’elle est une épreuve, une expérience de vie et de pensée. De là son caractère éminemment problématique, qui ne devrait pas être source de désenchantement ni de déception permanente mais de possibilités créatrices, cette créativité fut-elle expérimentée dans l’incertitude, le conflit et l’absence de garantie ultime.

     


    Retrouvez les Idées en mouvement sur www.iem-laligue.org


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