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  • Nos publicationsRevue de presseIEMMédias en campagne : changement ou continuité ?

    Médias en campagne : changement ou continuité ?

     - Par Joël Roman -

     

    Il y a longtemps que plus personne ne croit, à juste titre, que les médias font l’élection. Il reste qu’ils campent le paysage, et fixent l’agenda comme on dit, c’est-à-dire ce qui doit être discuté. De ce point de vue, la bonne surprise du débat des primaires mise à part, les perspectives de cette campagne ne sont ni vraiment nouvelles, ni vraiment réjouissantes.

    Une fois de plus, l’élection présidentielle focalise sur les rapports entre médias et politique : il n’est pas une réaction des candidats qui ne soit traquée, examinée à la loupe. De leur côté, ceux-ci font montre d’un appétit médiatique inhabituel et multiplient les apparitions. Il n’y a là au fond rien que de très normal et l’année 2012 ne témoigne pas de changements majeurs sur ce point par rapport aux précédentes campagnes présidentielles. En particulier se trouve confirmé que ce jeu à deux est en réalité un jeu à trois, car les instituts de sondages jouent un rôle majeur dans ces dispositifs, alors même que l’expérience nous apprend qu’à plusieurs mois de l’élection ceux-ci ont une valeur très limitée. Néanmoins, chacun construit sa stratégie par rapport aux sondages : Nicolas Sarkozy en multipliant les initiatives et les propositions, sachant que son image est mauvaise et son bilan accablant. François Hollande au contraire, en tentant d’échapper au maximum à toute proposition précise ou à toute position un peu arrêtée, convaincu que selon la leçon du Cardinal de Bernis qu’aimait à citer François Mitterrand : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. »

    Reste à savoir si ces deux postures, curieusement à fronts renversés (le challenger sur la défensive et le sortant à l’offensive), pourront longtemps tenir l’affiche. On peut le craindre, tant la frilosité des médias envers tout véritable débat est grande, malgré l’heureuse surprise que fut le débat des primaires socialistes.

     

    LE DEBAT DES PRIMAIRES

     

    La première innovation (et, à ce jour, la seule véritable) de cette campagne électorale, fut en effet la primaire socialiste. Innovation institutionnelle, elle fut aussi, par l’ampleur de l’intérêt suscité par la diffusion médiatique des débats, une innovation médiatique de première importance : dans la forme, par la complexité mais aussi au final par la clarté de l’organisation d’un débat à plusieurs où chacun devait avoir le même temps de parole et où les propositions censées différencier les candidats devaient pouvoir se faire entendre, sans que pour autant il s’agisse d’une série d’interventions disjointes et parallèles. Mais aussi sur le fond : l’exercice fut de l’avis unanime une grande réussite qui força l’admiration de tous. On notera au passage qu’il fit mentir le dogme établi dans la plupart des grands médias, et d’abord à la télévision, que le débat politique n’intéressait pas, n’était pas en mesure de susciter de l’audience, et qu’il fallait le diluer le plus possible dans le divertissement. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit : un débat de haute qualité, refusant les simplifications hâtives et les réductions schématiques, qui suscita un intérêt bien au-delà de la seule sphère des électeurs socialistes. Le premier débat a rassemblé près de 5 millions de téléspectateurs, soit 22,1 % d’audience d’après Médiamétrie, et 5,9 millions de téléspectateurs, soit 22 % d’audience pour le débat Hollande-Aubry. Mais, ébahis par leur propre audace (et il est vrai un peu bridés par la règle des temps de parole, qui a surreprésenté les socialistes le temps de ce débat), les grands médias télévisuels n’ont semble-t-il aucune intention de tirer les leçons de ce succès. Mieux vaut continuer à croire que la politique n’intéresse pas et passer cette émergence par pertes et profits : on songe pourtant à ce que pourraient avoir d’éclairant et d’intéressant des débats construits sur la TVA sociale ou sur la réforme fiscale…

     

    LA VORACITE D’INTERNET

     

    Le second trait dominant de cette campagne électorale est une confirmation : le rôle croissant que prend Internet dans la diffusion de l’information, essentiellement sous la forme de flash d’actu, petite phrase ou situation piquante, relayée en boucle par tous les sites d’info, avant de connaître la consécration dans les JT et les journaux papiers. Dès lors, il n’est pas étonnant que ce soit le plus fugace, le plus superficiel ou le plus polémique qui l’emporte, chaque micro-événement de la campagne étant investi d’une signification politique majeure. Imitation sarcastique de Sarkozy par François Hollande, rosserie savamment distillée afin qu’elle soit reprise, ou outrance verbale ridicule, le moindre éternuement est immédiatement qualifié de tournant dans la campagne, alors que celle-ci se déroule en réalité avec une continuité passablement étale. Au moins là, les grands médias retrouvent-ils leurs marques et se consolent de l’écho croissant pris par Internet à leur détriment en faisant la même chose.

     

    LA GAUDRIOLE PERMANENTE

     

    La même chose ? Pas tout à fait. Car ils ont leur parade, leur botte secrète pour alimenter à leur tour les échos du net, ce gigantesque café du commerce. Le troisième trait est en effet la confirmation, elle aussi, du rôle éminent que jouent désormais humoristes, chansonniers et amuseurs dans le commentaire politique. Ceux-ci sont désormais les véritables éditorialistes. Tout se passe comme si la dérision, ponctuée comme il se doit de fous rires plus ou moins spontanés, était devenue la seule forme (médiatiquement) admissible de la critique. Point de chiffres et de raisonnements, d’objections ou de faits. C’est avant tout le style qui est brocardé, à la limite le propos, poussé à l’absurde. Sur toutes les ondes, à tout instant, ils ont désormais le monopole de la parole légitime. Leur mode d’intervention les soustrait de fait à toute critique et à toute autre réaction que l’admiration devant la prouesse réalisée : eh, quoi ? Vous n’avez pas le sens de l’humour ? Quel pisse-froid vous faites !

     

    Non qu’il ne faille relever les travers ou les outrances de nos dirigeants : mais le faire sur ce seul mode, qui plus est avec la pression que représente la surabondance de ce type d’interventions, valide l’idée d’un « tous pourris », fondamentalement menteurs, soucieux avant tout de s’enrichir ou du moins de briguer nos suffrages pour nous gruger, plus sûrement que le font les sempiternels discours du Front national sur ce thème. Car celui-ci est toujours là en embuscade, et même plus que jamais. Avant la recomposition politique qui ne manquera pas de suivre l’élection présidentielle, la seule véritable nouveauté de cette campagne c’est en effet la formidable banalisation du Front national. Il est désormais un parti comme les autres, cela ne souffre plus aucune discussion, ses scores dans les sondages l’attestent. Si l’on en voulait une preuve, regardez l’omniprésence de Marine Le Pen sur les plateaux ou dans les studios. Jamais on n’avait autant vu son père. Certes, celle-ci a droit à son lot de dérision, mais quelle consécration ! Et sur le net, elle triomphe dans les forums que personne ne lit, mais où tout le monde écrit. Omniprésentes sont les thématiques développées par la madone des streamings.

     

    Une éclaircie sans lendemain et de gros nuages noirs à l’horizon : tel pourrait être le paysage médiatique de cette campagne électorale. De quoi se souvenir que l’irruption des citoyens dans cet espace public confisqué est le plus sûr moyen de voir et d’entendre, peut-être, du nouveau.

     

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