L’ESS est-elle une réponse à la crise ?



Depuis bientôt quarante ans, notre système socio-économique va de crise en crise. L’économie sociale et solidaire, qui s’affiche de mieux en mieux, est riche d’expériences. Il faut à présent en tirer des enseignements, non pas pour les reproduire par modélisation mais pour les diffuser par appropriation. Ce mouvement a commencé.

Les nouvelles manières de produire, épargner, con­sommer, échanger, regroupées sous le vocable d’économie sociale, puis d’économie sociale et solidaire, ont en commun une finalité et une méthode. Une finalité : remettre l’activité économique au service des besoins sociaux et des aspirations sociétales. La charte de l’économie sociale, en 1980, l’affirmait déjà haut et fort : l’économie sociale est au service de l’homme. Mais elle se définit aussi par une méthode : mobiliser des engagements dont la contrepartie s’exprime en capacité de décision plutôt qu’en redistribution de profits.

Cette dynamique échappe à l’analyse traditionnelle qui oppose la sphère privée (économie marchande, recherche du profit) et la sphère publique. Le sens même qu’on peut lui donner fait encore débat. Selon une optique plutôt caritative, il s’agit seulement de prendre en charge les coûts sociaux de la crise, que la puissance publique et la famille ne pourraient plus assumer seules. Mais on peut aussi y voir un espace d’innovation sociale qui ferait émerger de nouvelles activités, vouées à rentrer tôt ou tard soit dans le domaine public, soit dans la sphère marchande. Quant aux acteurs, ils insistent davantage sur leur mode de gouvernance : c’est d’abord un fonctionnement plus démocratique qui serait la marque des entreprises de l’ESS.

De fait, cette nébuleuse associe des initiatives, des activités et des organisations très diverses. Doit-on alors considérer qu’elles n’auraient réellement en commun que quelques caractéristiques et de vagues intérêts économiques qui permettraient de les faire « cohabiter » sous un même vocable ? Ou bien peut-on y voir une forme générale d’organisation de l’activité socio-économique, articulant d’une façon originale – sans les hiérarchiser ou les opposer – la production et la répartition des conditions de bien-être de la population, en reposant nettement la question des finalités et de la nature de l’économie ?

C’est une question essentielle, car elle ouvre sur des perspectives cruciales : l’ESS contient-elle une partie des réponses aux grands défis que nous affrontons ?

Penser l’économie autrement

Si les réponses restent à formuler, on peut en trouver les germes dans l’ESS. Tout d’abord parce qu’en tant que projet politique, elle peut proposer un autre mode de développement socio-­économique, une véritable « vision du monde » (en 1900, l’économie sociale se présentait comme le moteur du progrès social ; aujourd’hui, elle pourrait se faire le chantre d’un modèle socio-économique plus « durable, démocratique et solidaire »). Cela doit l’amener, au passage, à s’interroger sur ses propres modes de gestion économique et d’expression politique.

Le projet politique est indissociable d’une dynamique culturelle : l’ESS vise à faire converger intérêts individuels et intérêts collectifs, en pondérant les excès, ce qui permet de préserver l’autonomie et la créativité individuelle tout en valorisant l’acteur collectif qui donne à l’individu sa dimension sociale. Sur ce point, elle a de belles réussites à son actif.

Historiquement, de ce fait, elle s’est conçue comme un processus éducatif, à travers la construction de parcours d’insertion, de formation et de promotion individuelle et collective, à travers des apprentissages collectifs qui valorisent l’expertise d’usage et pas seulement la professionnalité technique. Plus largement, c’est une économie relationnelle, qui questionne la nature des rapports sociaux – et ce bien au-delà du simple renforcement des liens sociaux de proximité, nécessaire mais insuffisant pour enrayer les processus de segmentation et de déstructuration sociales.

Cette ambition est portée par un essor réel. L’ESS organise des activités, du travail, de l’argent, des moyens, des connaissances et compétences toujours plus variés et plus nombreux. Jadis limitée  à des activités relationnelles et créatives, peu capitalistiques, elle pénètre ou redécouvre d’autres champs : alimentation, logement, énergie, mobilité, environnement, qui correspondent à de nouveaux enjeux. Dans une économie qui cherche son salut dans la connaissance (Stratégie de Lisbonne) ou dans la transition écologique (économie de proximité, de circularité, de la fonctionnalité), l’ESS a des atouts à faire valoir : des activités et compétences sociotechniques, une capacité à nourrir une croissance équilibrée, une volonté de limiter l’exclusion et de renforcer la participation…

Elle a aussi des convictions à diffuser, à condition de ne pas s’isoler, mais au contraire de participer à la refondation globale du « pacte solidariste ». Sa nature fondamentalement socio-économique lui permet de redéfinir ses processus internes (relationnels, démocratiques, solidaires, partenariaux) ; elle doit aujourd’hui mobiliser cette capacité pour repenser ses relations externes et  sortir soit de la marginalité, soit de l’indifférenciation.

En effet « penser l’économie autrement », comme nous y invite l’ESS, c’est penser de nouvelles combinaisons entre intérêt et altruisme, entre engagement individuel et collectif, entre les groupes sociaux, les structures intermédiaires et la société, mais aussi entre production et répartition, entre production et consommation, entre l’argent et la matière, entre le travail contraint et l’activité choisie…

La nécessité de transformations structurelles

C’est souvent sur les territoires qu’apparaissent et se structurent ces nouvelles modalités. Née le plus souvent de dynamiques locales, l’économie sociale et solidaire se présente souvent comme un « acteur naturel » du développement des territoires. Or le développement local ne se limite pas à une somme d’initiatives aussi innovantes soient-elles ; il appelle la construction de synergies afin de pérenniser les structures, de solidariser les populations, et d’alimenter ainsi un « processus multidimensionnel et cumulatif ». De nouvelles pratiques d’association, de mutualisation et de coopération externes émergent timidement, renouant avec l’ancien principe d’intercoopération.

On observe ainsi une tendance à s’associer en divers comités territoriaux pour sortir d’une vision sectorielle (ou par public) et acquérir une vision transversale du territoire et de sa population. Les acteurs de l’économie sociale peuvent alors se présenter comme « acteur collectif » pour participer à la gouvernance territoriale, discuter le projet de territoire et coproduire les politiques publiques territoriales. Cela repose la question de l’articulation avec la structuration verticale en fédération.

Une deuxième tendance con­siste à mutualiser des moyens et des risques (immobiliers, financiers, commerciaux, d’employeurs) pour lutter contre la concurrence exacerbée par l’émiettement (associatif mais aussi coopératif), faire des économies d’échelle et poser les bases de la mutualisation de projets. Cela ne va pas sans problème : la solution de la concentration peut s’opposer aux revendications d’autonomie, et par là à la mobilisation de l’engagement.

Une troisième tendance vise à faire coopérer les acteurs pour construire des alliances durables et structurantes (par territoire, filière, projet, et pas seulement par secteur ou affinité), pour s’affranchir de la sélection de la concurrence marchande. On voit ainsi émerger des « territoires de coopération ». Les projets de pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) peuvent en être des supports s’ils ne se réduisent pas à une vision économiciste trop proche de celle des pôles de compétitivité.

L’impact de ces transformations structurelles est largement diffus : il ne se traduit pas par des effets d’entraînement mesurables ou visibles, comme par exemple une implantation industrielle. Ce problème touche d’ailleurs de la même façon un autre secteur émergent, l’économie de l’environnement. Cela pose la question des modes d’évaluation. Il faudra rapidement les enrichir afin de prendre en compte leurs multiples dimensions et leurs temporalités variables.

Danièle Demoustier (1)

(1) Enseignant-chercheur à l’IEP Grenoble, responsable du Master « Développement et expertise de l’économie sociale », elle a notamment publié L’économie sociale et solidaire. S’associer pour entreprendre autrement (La Découverte, 2003)

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