Les enfants, naturellement philosophes

p15-kantAfin de développer l’esprit critique des enfants et de leur faire découvrir les règles du « vivre ensemble », certains enseignants organisent des ateliers philosophiques. Pas d’enseignement, ni de « morale », juste du questionnement.

 

Assis en cercle autour d’une bougie, un groupe d’enfants de 3 à 4 ans attend le thème de la réflexion du jour. La liberté. Ça veut dire quoi, la liberté, pour des tout-petits ? « C’est quand on a le droit de faire tout ce qu’on veut. » « Non, parce que si tu fais quelque chose de grave, tu vas en prison », répond une élève. « On peut faire tout ce qu’on veut mais pas n’importe quoi », complète une autre. Cette scène est extraite du film Ce n’est qu’un début. Sorti en 2010, il suit pendant deux ans les ateliers à visée philosophique de l’école Jacques Prévert au Mée-sur-Seine, en Seine-et-Marne. Outre leurs réponses riches, spontanées, pertinentes, les enfants apprennent à s’écouter et surtout à penser par eux-mêmes.

Préparer les élèves à devenir des citoyens responsables fait partie des missions fondamentales de l’école. Développer l’esprit critique des enfants et des jeunes, leur pensée réflexive en découle logiquement. Dans le but de susciter le questionnement chez les enfants sur des sujets de société afin qu’ils s’en approprient mieux les valeurs, un nombre grandissant d’enseignants fait appel à la philosophie pour enfants. Loin de l’idée d’inculquer des comportements.

L’apprentissage de la discussion

Le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman est le premier à promouvoir la philosophie pour enfants dans les années 1970. En France, c’est surtout à la fin des années 1990 qu’enseignants et chercheurs commencent à s’intéresser à ces expériences. Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Montpellier 3, fait partie de ces précurseurs. Trois courants ont convergé au même moment, autour de 1996, se souvient-il : « La méthode Lipman s’implante d’abord aux IUFM de Caen et de Clermont-Ferrand grâce à Marc Bailleul et Emmanuelle Auriac. Parallèlement, Jacques Lévine, psychologue et psychanalyste, expérimente aussi une méthode à Lyon par le biais de son Association des groupes de soutien au soutien (AGSAS), pendant que Jean-Charles Pettier instaure des formations à l’IUFM de Créteil. » Michel Tozzi promeut ce dernier courant et élabore une méthode à part entière, avec Alain Delsol et Sylvain Connac : la discussion à visée démocratique et philosophique (DVDP).

La DVDP articule l’éducation à la citoyenneté, plus centrée sur l’apprentissage du débat, et le courant philosophique, héritier de Lipman, alors que la mouvance plus psychanalytique insiste sur la reconnaissance de l’enfant en tant que sujet. « Si l’on regarde les programmes d’éducation civique ou de littérature, on se rend compte que les objectifs sont les mêmes que la DVDP, précise Michel Tozzi : développer l’écoute de l’autre, du “vivre ensemble”, l’usage public de la langue… La philo est transversale : c’est à la fois de l’éducation à la civilité et un développement de la pensée réflexive. Si la morale laïque s’inscrivait dans une démarche de “laïcité de confrontation”, à la Paul Ricœur, pour discuter de ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord, elle pourrait avoir du sens, et les DVDP seraient là des plus pertinentes. »

« Maintenir la flamme du questionnement »

Tourné vers une méthode plus purement philosophique, Gilles Geneviève a découvert la méthode Lipman dès 1998 lors d’un stage à l’IUFM de Caen. Professeur des écoles, il en applique les enseignements immédiatement, avec quelques aménagements. À ses « discussions philosophiques », lui, veut conférer la forme d’un échange socratique libertaire en donnant la plus grande liberté possible aux jeunes dans le choix des thèmes et le déroulement de la discussion. « Titulaire d’un poste surnuméraire comme il en existait dans les ZEP du Calvados à l’époque, j’ai pu pratiquer des moments de discussion philosophique dans une bonne partie des classes de mon école, du CP au CM2. » Pour lui, même s’il est difficile de « distinguer ce qui est attribuable à l’évolution naturelle de l’enfant de ce qui relèverait des discussions, des progrès sont notables dans la prise de responsabilité et l’autonomie ». Le but de ces ateliers est d’aider à développer une aptitude à appréhender le monde. « Il s’agit de maintenir la flamme du questionnement philosophique qu’ils ont naturellement. À l’inverse de l’idée de morale, qui implique une notion de bien et de mal, d’inculquer des comportements, plutôt que d’apprendre aux élèves à mettre en adéquation leur pensée et leurs actes. C’est toujours beaucoup moins efficace de dire que le mensonge c’est mal plutôt que de les laisser réfléchir à la question. Toute injonction – ce qu’est la morale – génère le désir de transgression. »

Si les débuts ont été tardifs en France, les ateliers philosophiques ont pris de l’ampleur. L’Unesco héberge désormais les colloques sur les Nouvelles pratiques philosophiques à l’école et dans la cité, et encourage la philosophie sous toutes ses formes comme moyen d’éduquer à la démocratie. « Depuis dix ans, beaucoup de formations se sont développées dans les IUFM, confirme Michel Tozzi. Les enseignants les suivent pour mieux atteindre les objectifs du programme. » Si la pratique est encore loin d’être généralisée, chaque praticien essaime largement. Ce n’est qu’un début.

Stéphanie Barzasi

Pour aller plus loin :
– L’AGSAS : agsas.free.fr
– Gilles Geneviève : gillg14.free.fr
– Michel Tozzi : www.philotozzi.com

Article paru dans le dossier « A-t-on besoin de morale laïque » – « Les Idées en mouvement » – décembre 2012