Les conditions de l’enseignement moral et civique

p11-moralLes événements des 7 et 8 janvier derniers semblent avoir donné au nouveau programme d’enseignement moral et civique (EMC) prévu pour la rentrée prochaine une tragique urgence. Pierre Kahn 1, qui a coordonné le travail des experts chargés de concevoir ce programme, nous explique les conditions nécessaires pour que l’EMC réponde aux exigences de transmission des valeurs de la République à l’école.

En aucun cas, l’EMC actuel ne doit ressembler au « moralisme » républicain qui fut celui de l’instruction morale du temps de Jules Ferry mais qui ne correspond plus du tout au pluralisme des croyances et des modes de vie d’une démocratie contemporaine. Exit les leçons de morale, et donc aussi l’enseignement par maximes, tel qu’il était explicité par la circulaire Chatel de 2011.

Argumentation réciproque  et écoute de l’autre

La reconnaissance non seulement du fait mais aussi de la valeur de ce pluralisme commande la nature et les modalités d’un tel enseignement. Le projet actuel y distingue quatre dimensions ou cultures : une « culture de la sensibilité », une « culture de la règle et du droit », une « culture du jugement » et une « culture de l’engagement ». C’est ainsi en développant la sensibilité morale ou ce que certains philosophes (Martha Nussbaum par exemple) nomment « l’imagination morale », qui permet de se mettre à la place d’autrui, qu’on peut trouver les conditions (certes non suffisantes) d’un apaisement de la violence interindividuelle. C’est dans un rapport « instituant », et non seulement subi, aux règles que les élèves pourront en éprouver le sens et la valeur, y compris du point de vue de leur propre liberté. C’est dans l’acquisition d’une culture du jugement moral exigeant la confrontation réglée des idées, l’argumentation réciproque, l’écoute de l’autre, l’inclusion et l’égalité de tous les participants, que pourra se construire ce que Dominique Schnapper appelle la « communauté des citoyens ». C’est enfin dans la valorisation réelle des diverses dimensions de l’engagement, à commencer par l’engagement dans les différents dispositifs de la vie scolaire (le rôle du CPE est à cet égard essentiel) que les « valeurs de la République » s’éprouveront en acte et cesseront de n’être que des mots ou des concepts abstraits.

La laïcité, cadre et objet de l’enseignement

La laïcité est à la fois le cadre de cet enseignement et un de ses objets. Comme cadre, elle ne doit pas être comprise par les enseignants comme une « laïcité d’abstention » (Paul Ricœur). Si elle oblige les enseignants à la réserve qui sied à leur statut de représentant de l’État, elle ne saurait les autoriser à refuser d’inscrire leur enseignement dans des valeurs hors desquelles il perdrait son sens. Comme objet d’enseignement, la laïcité doit être l’occasion d’une réflexion (évidemment progressive selon l’âge et le niveau des élèves) qui ne fait pas l’impasse sur sa complexité, ses multiples dimensions et le caractère problématique de leur compatibilité, et sur les débats et les conflits d’interprétation qu’elle suscite. En un mot : son apprentissage ne saurait se réduire à la récitation de quelques formules incantatoires.

L’EMC s’inscrit, selon une tradition républicaine qui remonte à Condorcet, dans une perspective émancipatrice. Pour autant, il ne peut relever de l’intention d’arracher les élèves à leur éducation familiale. L’éducation morale est l’affaire de tous les éducateurs, et c’est en collaborant et en discutant avec les familles que l’école doit s’en préoccuper. Elle procède certes selon des modalités qui lui sont propres (et que résume le beau mot d’instruction) et cherche à ar­ti­culer les valeurs qu’elle transmet et les pratiques qu’elle préconise à des savoirs (littéraires, historiques, scientifiques, artistiques, philosophiques, linguistiques…) et espère construire une véritable culture morale et civique. Mais si elle ouvre ainsi à la possibilité d’une distance critique vis-à-vis des croyances ou des valeurs familiales, elle ne la recherche pas.

Dernière condition : aussi légitimes et désirables soient-elles, les valeurs transmises par l’EMC n’auront une chance de toucher le cœur et l’esprit des élèves que si elles n’apparaissent pas com­me le masque hypocrite ou la fausse bonne conscience d’une école dont le fonctionnement réel leur est contraire. Seule une école non injustement sélective ou excluante, contribuant à diminuer les inégalités plutôt qu’à les creuser, donnera à cet enseignement la crédibilité qu’assurément il mérite.

Pierre Kahn

(1) Pierre Kahn est professeur des universités à l’Éspé de Caen (université de Caen Basse-Normandie) et coordonnateur du groupe d’experts chargé auprès du Conseil supérieur des programmes de concevoir le nouveau programme d’enseignement moral et civique.