« Légitimer la culture par l’économie est un risque »

iem219Un rapport conjoint des ministères de l’Économie et de la Culture mesure précisément la contribution directe de la culture dans le PIB. Pour l’économiste Françoise Benhamou (1), cette étude est précieuse mais elle comporte des limites et l’argumentaire qui en découle peut constituer un piège pour un secteur dont l’apport n’est pas toujours quantifiable.

Les Idées en mouvement: La question de l’exception culturelle est revenue sur le devant de la scène avec les négociations sur l’accord transatlantique sur le commerce et l’investissement, mais aussi dans les discussions avec les grandes plateformes numériques. Est-elle menacée?

Françoise Benhamou: Je dirais plutôt qu’il y a, aujourd’hui, un retour intéressant à l’exception culturelle. Au départ, elle était une thématique propre à l’audiovisuel, né­gociée dans le cadre de l’OMC, pour proté­ger les industries européennes de l’audiovisuel et du cinéma de la concurrence américaine. L’exception culturelle avait alors été particulièrement défendue par la France, qui avait obtenu gain de cause à Bruxelles avec la directive « Télévision sans frontières » instaurant des quotas d’œuvres européennes et françaises à la télévision. Dans la même veine, la France imposait aux chaînes des obligations d’investissements dans la production télévisuelle et cinématographique.
À l’origine, l’exception culturelle recouvrait donc un sens extrêmement précis. Puis petit à petit, elle s’est mise à désigner, par étapes successives, l’ensemble de la politique culturelle. Par exemple, de manière très emblématique, la loi française de 1981 sur le prix du livre mettait en avant le caractère exceptionnel des biens culturels (« le livre n’est pas un produit comme les autres »). Votée à l’unanimité, elle protège le réseau des libraires en interdisant le discount, ce qui a véritablement permis qu’un réseau très dense de librairies continue d’exister dans notre pays.
On a ultérieurement tendu à remplacer le terme d’exception culturelle, qui est devenu un mot-valise, par celui de diversité culturelle, une thématique très en prise avec les problématiques portées par l’Unesco.
À présent, le retour à la défense de l’exception culturelle est une manière de revenir à des fondamentaux: l’affirmation que les biens culturels ne sont pas des biens ordinaires, qu’il faut les protéger du marché. Dans le cadre des négociations que nous avons de nouveau sur le commerce international, l’exception culturelle retrouve son sens initial. Je ne crois donc pas qu’elle soit menacée. Elle a sans doute besoin, de manière régulière, d’être réaffirmée, redéfinie – car la production culturelle a changé – et réé­valuée.

Un récent rapport tente de représenter la contribution économique de la culture au PIB. En tant qu’économiste, pensez-vous que cette évolution des arguments soit bien venue, ou considérez-vous au contraire qu’elle comporte des risques ?

Plusieurs études ont tenté d’évaluer ce que représentent les industries culturelles et les activités non industrielles liées à la culture dans le PIB. La plus récente [lire cidessous], très finement menée, me laisse un peu dubitative du point de vue du périmètre des activités culturelles : elle prend en compte de manière très large la publicité, ce
que l’on peut discuter, et mésestime les effets du patrimoine culturel sur le tourisme; or l’industrie touristique est très importante et dépend en large partie de la richesse de notre patrimoine. Le résultat est néanmoins assez en phase avec ce que l’on connaît : une contribution de l’ordre de 3,5 % du PIB. Le rapport reconnaît que ces activités sont largement (et inégalement) soutenues par la puissance publique (2), qu’il s’agisse de l’État ou des collectivités territoriales. Il y a donc à la fois des retombées et un effort public important.
Les limites de ce type d’étude, c’est la lé­gitimation par l’économie de l’effort consenti en faveur de la culture. Cela risque de la comparer à d’autres secteurs d’activité qui pourraient être plus pourvoyeurs d’emplois. Or quand on investit de l’argent public dans la culture, on le fait pour des raisons peut-être économiques mais aussi et surtout pour des raisons culturelles: soutenir les artistes dans une vision de très long terme, éduquer, réenchanter la vie quotidienne. Il est important d’essayer de combattre l’aspect très élitiste des consommations culturelles. Cela
requiert des efforts qui ne produisent pas d’effet dans le court terme. C’est un peu comme si on demandait à l’Éducation nationale de produire des données économiques immédiates pour justifier l’effort public qui peut être fait en sa faveur. Il ne faut pas se faire piéger par cet argumentaire.

Le monde associatif contribue de façon significative à la vie culturelle mais son activité relève par certains côtés de l’économie informelle. Comment peut-il faire reconnaître son apport ?

Le travail des associations est très important, particulièrement dans les banlieues sensibles ou dans les territoires ruraux. Elles mènent un travail difficile pour essayer de contribuer à ce qu’on appelle « le vivre ensemble » et pour assurer une présence là où les services publics sont parfois défaillants. Aujourd’hui cet effort associatif est menacé non seulement par d’éventuels retournements politiques mais aussi par la baisse des budgets publics. Pourtant
cet effort est extrêmement complémentaire de la politique culturelle menée par le ministère ou par les collectivités locales.
Cette action est difficile à mesurer. On peut en évaluer certains aspects (la participation effective des populations, etc.) mais une large partie échappe à la mesure : il est donc difficile de démontrer par l’économie le caractère crucial de la politique culturelle, que ce soit celle du ministère ou a fortiori celle que mènent les associations. Ces activités peuvent être partiellement quantifiées mais d’une autre manière, par le biais, par exemple, de questions qualitatives posées à la population (êtes-vous attachés au travail des associations? Quel en est l’apport du point de vue de la vie collective ? Vos enfants y participent? Etc.).
Aujourd’hui, on assiste à un retour au local avec, par exemple, un engouement pour les lectures publiques qui rencontrent déjà en Allemagne beaucoup de succès. Le corollaire de la montée du numérique c’est, dans le secteur musical, le spectacle vivant et dans le secteur du livre, ce sont ces lectures publiques. Dans un monde très enclin
à l’individualisation des pratiques culturelles du fait du numérique, les efforts de socialisation sont indispensables.

● Propos recueillis par Ariane Ioannides

1. Françoise Benhamou est économiste, professeur à l’université Paris-XIII, spécialiste de l’économie de la culture et des médias. Elle est également membre de l’Arcep (Autorité de régulations des communications électroniques et des postes). Elle a notamment publié Économie du patrimoine culturel, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2012. Un ouvrage sur le livre numérique est à paraître en septembre 2014.
2. La puissance publique contribue au financement de la Culture pour environ un tiers.

Cet article est paru dans Les Idées en mouvement 219, dossier « La culture est-elle un secteur économique comme un autre ? », mai 2014. Retrouvez le dossier en cliquant ici

Un rapport inédit pour calculer un « PIB culturel »
Dans un contexte de crise et de coupes budgétaires, le dernier rapport conjoint des ministères de l’Économie et de la Culture (mai 2014) s’est attaché à démontrer que la culture rapportait au pays. Au-delà du débat sur la pertinence de l’évaluation chiffrée d’un domaine tel que la culture, le rapport constate que la culture contribue à hauteur de 57,8 milliards d’euros au PIB (valeur ajoutée). Il s’agit de la valeur ajoutée directe, c’est-à-dire du seul fait des activités culturelles. Un chiffre qui équivaut à 3,2 % du PIB, soit sept fois la valeur ajoutée de l’industrie automobile.
Par ailleurs, les seules entreprises culturelles emploient quelque 670 000 personnes, soit 2,5 % de l’emploi dans le pays. À cela s’ajoutent les 870 000 professionnels de la culture qu’emploient les entreprises non culturelles. Selon l’étude, l’intervention de l’État représente un total de 13,9 milliards d’euros par an, et celle des collectivités territoriales 7,6 milliards d’euros dont une part en dotations de l’État.
Au total, l’apport de la culture à l’économie, y compris les effets d’entraînement sur le reste de l’économie (matériaux utilisés, loyers, électricité…), atteint donc 104,5 milliards d’euros. Les activités de la culture ont été définies d’après les méthodologies de l’Union européenne et de l’Unesco; l’étude a donc pris en compte les valeurs ajoutées du spectacle vivant, du patrimoine, des arts visuels, de la presse, du livre, de l’audiovisuel, de la publicité, de l’architecture, du cinéma, des industries de l’image et du son ainsi que l’accès au savoir et à la culture, c’est-à-dire les bibliothèques et les archives par exemple.
Le rapport « L’apport de la culture à l’économie en France » est paru en mai 2014. Aurélie Filippetti était alors ministre de la Culture.