L’économie circulaire, l’économie du bon sens

circulaireProduits conçus en anticipant leur recyclage, déchets intégralement valorisés : face à l’épuisement de nos ressources, l’économie circulaire entend repenser totalement nos modes de production et de consommation. Reste à évaluer son applicabilité.

Concept en vogue ou modèle inéluctable pour nos sociétés de consommation ? Sans doute les deux. Car si l’économie circulaire est sur les lèvres de nombreux responsables politiques – Ségolène Royal en a fait l’un des « quatre grands chantiers » de son action ministérielle –, l’épuisement programmé de nos ressources appelle forcément une modification de nos comportements : certaines matières premières comme les métaux (cuivre, zinc) risquent ainsi de disparaître tandis que d’autres comme l’essence pourraient atteindre des prix records. « L’économie circulaire s’inspire de l’économie du bon sens qui a prévalu depuis le début de l’humanité jusqu’à la révolution industrielle », confirme le député EELV des Bouches-du-Rhône François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’économie circulaire.

Depuis, nous sommes dans une économie linéaire : je prélève, je transforme, je consomme les ressources naturelles puis je les jette. Mais le stock ne se renouvelle pas. Le modèle n’est pas tenable. « Ce nouveau modèle économique s’inspire du vivant, des écosystèmes naturels pour revenir à un usage rationnel, économe, de nos ressources », poursuit Emmanuel Delannoy, expert en développement durable, qui a créé l’institut Inspire, une association qui promeut ce concept. En un mot, ce schéma circulaire entend mettre fin au gaspillage, qui fait partie intégrante du processus de notre croissance économique. Et ainsi rendre viable une planète à 9 ou 10 milliards d’habitants.

L’usage plutôt que l’achat

Dans ce cadre, l’économie circulaire se place en amont de la conception des produits et des déchets qu’ils engendreront. Avec notamment la volonté de les faire durer dans le temps, ce qui peut impliquer le choix de matériaux plus coûteux. Les « ressourceries », « recycleries » et « autres reconditionneurs », structures souvent associatives qui récupèrent toutes sortes d’objets afin de leur donner une seconde vie, via une éventuelle réparation, rentrent pleinement dans cette logique. De même, la loi sur la consommation dite « loi Hamon », publiée le 18 mars dernier, porte la durée de garantie légale à deux ans, afin d’inciter les fabricants à produire des objets plus résistants, à mieux informer les consommateurs sur les périodes pendant lesquelles ils pourront trouver des pièces détachées ou à limiter les extensions de garantie très coûteuses. Il s’agit notamment de lutter contre l’obsolescence programmée des produits, électriques ou électroniques, c’est-à-dire le fait pour leurs fabricants de réduire sciemment leur durée de vie dès la phase de conception afin que le consommateur en achète d’autres le plus souvent possible. Le con­cept privilégie aussi le partage d’un produit plutôt que son achat par une seule personne : comme dans le système de Vélib’ ou d’Autolib’ à Paris, décliné sous d’autres noms dans de nombreuses villes françaises. « De cette façon, on rentabilise l’objet et la matière mobilisée 8 ou 10 heures par jour plutôt que 2, souligne François-Michel Lambert. Et un professionnel qui en est propriétaire saura déconstruire cette tonne de matière pour la réparer ou la réutiliser. » La réparation, la réutilisation ou le réemploi de certaines pièces pour fabriquer un nouvel objet doivent donc limiter le gaspillage. Tandis qu’en toute fin de cycle, l’objet sera recyclé, dans un processus au cours duquel les déchets des uns deviennent les matières premières des autres. Ainsi, plusieurs restaurants parisiens, dont le très chic Le Mesturet à Paris (dans le IIe), trient désormais leurs déchets organiques. Or, si l’on place ces déchets – de fruits et légumes, mais aussi le fumier – dans une cuve chauffée et sans oxygène, on obtient, après 20 à 60 jours, un résidu et un gaz : le biogaz, composé principalement de méthane et de gaz carbonique. Un gaz renouvelable par opposition au gaz naturel d’origine fossile. C’est ce principe que l’on appelle la méthanisation. Le résidu – le digestat –, composé d’eau et de résidus organiques, pourra servir de fertilisant pour les sols. La Région Île-de-France s’est ainsi dotée d’un plan de méthanisation, destiné à soutenir et à struc­turer cette filière symbole de l’économie circulaire. On pourrait multiplier les exem­ples à l’infini en évoquant l’écocons­truc­tion qui vise principalement à utiliser des ressources peu transformées, locales, saines, en limitant les besoins en énergie.

Difficile à mettre en place

Mais forcément, l’application concrète, étendue, de l’économie circulaire se heurte à de nombreux obstacles. D’abord, pourquoi des entreprises utiliseraient-elles des matériaux plus chers, donc moins rentables, mais recyclables ? Pourquoi fabriqueraient-elles des objets plus durables ? « On ne se situe clairement plus dans la production à bas coûts, mais sur une relation client personnalisée avec pourquoi pas des produits sur lesquels on met du monitoring (système qui permet de détecter les pannes parfois en temps réel), on propose du dépannage à distance, explique Emmanuel Delannoy. Le fait de mieux maîtriser les cycles de vie de la matière, de moins dépendre de ressources dont les prix se seront envolés, valorisera la part immatérielle d’une entreprise, les gens qui y travailleront. Mais ça n’est pas évident à mettre en place. » L’économie circulaire implique aussi de nouvelles manières de travailler, une confiance mutuelle puisque pour le recyclage des matériaux, par exemple, une entreprise devra en quelque sorte livrer une partie de ses « secrets industriels » à d’autres sociétés qui les utiliseront. « Les organisations à inventer seront sans doute plus complexes, reconnaît François-Michel Lambert. D’autant que la fiscalité pèse plus sur le travail que sur les matières premières, il faut rééquilibrer cela. » Par ailleurs, les marchés publics sont souvent rédigés de façon conformiste, selon des indicateurs de performances plus que sur des leviers qualitatifs. De même, lorsque l’on souhaite réutiliser des matériaux de cons­truction, cela pose des problèmes de normes, de garantie décennale. Mais ici et là, une prise de con­science apparaît, une dynami­que semble émerger. « Au-delà de toutes les contraintes, beaucoup de freins sont liés à notre manque d’imagination, s’amuse Emmanuel Delannoy. Mais ça, ça se travaille. »

Baptiste Blanchet

 

Article paru dans les Idées en mouvement °220 – juin-juillet 2014