« Le sport citoyen, une question fondamentalement politique »

La deuxième édition de l’Université européenne du sport (UES) aura lieu les 11 et 12 juillet prochains à Strasbourg sur le thème du « sport citoyen ». Michel Koebel, universitaire à la Faculté des sciences du sport de Strasbourg, est l’un des intervenants.


Les Idées en mouvement : Selon vous, le sport est-il citoyen par nature ? Et est-ce à dire qu’il y aurait un sport qui ne le serait pas ?
Michel Koebel : Il faut toujours se méfier de ce qui est annoncé comme étant « par nature » : le sport intégrerait par nature, il serait bon pour le corps par nature, et désormais « citoyen par nature ». Peu de choses de cet ordre sont naturelles (que ce soit dans le domaine sportif ou ailleurs) et on peut même dire que de prétendre que le sport aurait des qualités naturelles est une manière de cacher qu’il est un produit culturel comme un autre et que la manière dont on le pratique ou dont on l’encadre peut parfois provoquer des effets catastrophiques : rendre « naturel », c’est vouloir embellir la réalité. Mais cette tendance comporte aussi un effet « boomerang » : si les qualités du sport étaient naturelles, alors pourquoi l’encadrer ? pourquoi former des encadrants ? L’affirmer, c’est donc renier la plus-value de la formation et du rôle de l’engagement dans la pratique d’un sport plus humain, plus respectueux de la diversité, etc.

À quelle(s) condition(s) le sport forme-t-il le citoyen, sur son territoire, dans la cité, ou plus largement à l’échelle européenne ? Est-il un réel objet d’émancipation ?
Parler de citoyen est équivoque, parce que l’idée de ce que devrait être la citoyenneté n’est pas la même pour tout le monde. Pour certains, un bon citoyen est une personne qui respecte les règles et la morale qui lui sont imposées d’en haut et qui accomplit son devoir électoral. Certains ne voient en lui qu’un consommateur qui fait tourner l’économie. Pour d’autres, c’est quelqu’un qui a une capacité critique et contribue à faire bouger les lignes, à changer les règles, à remettre en question les habitudes et l’ordre établi. Pas étonnant que les acteurs d’institutions diverses du pouvoir en place, jusqu’aux instances européennes, se servent de cette ambiguïté pour promouvoir un sport citoyen où des sportifs défendront des valeurs proches de celles qui les ont portés au pouvoir. Se poser la question d’un sport citoyen, c’est poser une question fondamentalement politique : quel projet de société défend-on et quel citoyen veut-on promouvoir à travers le sport ?

Quelle analyse faites-vous des politiques sportives menées au local en France ? Quelle place y occupent (ou devraient y occuper) les associations ?
Les politiques sportives locales en France ont longtemps privilégié le sport associatif, fédéral, encadré, et dont le moteur était incarné par le modèle compétitif. De nombreuses communes restent rivées encore à ce modèle dominant, dont les valeurs tournent autour de l’effort et du respect des règles, et qui est fondamentalement tourné vers l’idée de concurrence, à travers les championnats ou la poursuite de records. Le sport spectacle y prend aussi une place importante, notamment dans les plus grandes villes. Tout cela correspond bien aux valeurs libérales qui dominent le monde actuel. S’y ajoutent souvent un vernis de fraternité, de fair-play, d’humanitaire, et un discours d’égalité d’accès à la pratique à travers les programmes de « sport pour tous » qui ont un fort goût d’inachevé. Ces politiques sont guidées par une nécessité de rentabilité politique des actions menées.

Cependant, on voit apparaître ici et là des initiatives nouvelles : le sport auto-organisé n’est plus considéré comme inorganisé ou « sauvage », les pratiques spécifiquement tournées vers le loisir et la promotion de la santé – et notamment des plus démunis – sont prises en compte voire développées, on se préoccupe de plus en plus des jeunes filles des quartiers prioritaires de la politique de la ville dont le taux de pratique sportive est particulièrement bas… Mais toutes ces initiatives restent « descendantes », organisées par le pouvoir (par des programmes locaux ou initiés par l’État), et se développent peut-être au détriment d’actions plus inventives. Promouvoir le sport citoyen passe peut-être par la promotion – qui peut être le fait simplement de ne pas interdire, jusqu’à la mise à disposition de moyens – d’activités physiques individuelles ou collectives inventées par les citoyens, en dehors d’un cadre associatif traditionnel. Il en est du sport comme de la culture : quand une municipalité (ou un ministère) dit vouloir promouvoir « l’accès à la culture pour tous », cela signifie juste qu’elle facilite – en baissant les tarifs ou en pratiquant la gratuité – l’accès des classes populaires à la culture bourgeoise ; promouvoir la culture populaire, c’est donner les moyens aux membres des classes populaires de rendre visible « leur » culture. Il suffira d’appliquer ce principe au sport pour comprendre que promouvoir un sport citoyen passe sans doute par un renversement des cadres traditionnels de la pensée politique actuels.

Propos recueillis par Mélanie Gallard

(Interview publiée dans les Idées en mouvement n°232 – été 2017)