Le partenariat parents-école : « nécessité », inégalités, impasses

idealrepupanoDepuis les années 1980, un nouveau type de rapport entre les parents et les établissements des quartiers populaires  s’est développé à l’initiative et sous le contrôle de l’école. Mais pour Pierre Périer (1), cela ne suffit pas à inverser le constat récurrent d’une participation très inégale des parents.

Qu’on le qualifie de partenariat, de coéducation ou de coo­­pération, ce nouveau rap­port s’intéresse à associer les parents dont la participation est jugée nécessaire afin de « suivre » la scolarité de l’enfant. Communiquer avec les parents devient un enjeu pour les informer mais aussi les mobiliser, notamment dans les quartiers populaires et de l’éducation prioritaire où les difficultés des élèves ont un caractère plus précoce, cumulatif et durable. En témoigne, la récente loi de Refondation de l’école qui prévoit un espace réservé aux parents dans les établissements, et se préoccupe de « renforcer les liens avec les parents les plus éloignés de l’école ».

Le « mythe » de la démission des familles

Animée des meilleures intentions, cette politique volontariste engagée depuis plusieurs années déjà ne suffit pas à inverser le cons­tat récurrent d’une participation très inégale des parents et en particulier d’une présence lacunaire de ceux-là mêmes que les enseignants aimeraient voir davantage. À l’évidence, si tous les parents sont préoccupés de voir leur enfant réussir à l’école, tous ne possèdent pas les compétences et ressources adaptées à ce que l’institution scolaire attend et reconnaît des « parents d’élèves ». Ce rôle qu’il leur faut endosser est inégalement taillé à la mesure de ce dont ils sont réellement capables et de ce qui fait sens pour eux. L’exem­ple des devoirs à la maison pourrait suffire mais on peut également ques­tionner les modalités de la relation à construire avec les enseignants puisqu’elles requièrent une maîtrise du langage, des codes interactionnels et des normes scolaires hors de portée d’une partie des parents dans les contextes de l’éducation prioritaire. Ce faisant, le modèle du partenariat et de la relation promu par l’institution pourrait ne s’adresser qu’au sous-ensemble de parents dont la « visibilité » ne fait que souligner, en creux, la non-présence, le silence ou la distance des « invisibles », majoritairement les mem­bres des classes populaires et de familles immigrées. L’écart à la norme du parent partenaire nourrit par  ce biais le « mythe » tenace de la démission des familles. Les inégalités entre parents face à l’école s’ajoutent ainsi aux inégalités entre élèves dans les apprentissages et elles se renforcent mutuellement, creusant les écarts des chances scolaires et de reconnaissance des uns et des autres. Car, à l’opposé, les parents les plus en connivence avec le monde et la culture scolaire peuvent voir leur avantage conforté par une politique trop ignorante des présupposés qu’elle véhicule et de l’arbitraire quelle impose avec la légitimité qui est la sienne. Dans cette configuration, il n’est pas rare que les parents symboliquement disqualifiés expriment un manque de respect voire un sentiment d’injustice, mais qui reste le plus souvent sans relais collectif ou politique. Bien loin de la relation de proximité et de complémentarité que l’institution scolaire appelle de ses vœux, il s’établit alors un différend entre familles et école où chaque partie se rejette la responsabilité d’une situation en forme d’impasse.

Comprendre le rapport  des familles à l’école

L’enjeu de comprendre le rapport des familles des quartiers populaires à l’école implique préalablement de dissocier l’intérêt pour la scolarité de l’enfant, des formes et modalités par lesquelles il se manifeste. Prendre acte de l’hétérogénéité des familles et de la dissonance culturelle qui ici où là les éloigne de l’école nécessite un décentrement afin de ne pas juger normativement ce que font les parents ou pire, ce qu’ils sont. Ainsi, la position en retrait observée par nombre de parents des familles populaires et immigrées témoigne d’un rapport de confiance à l’égard des enseignants et d’une école dont ils attendent beaucoup (et trop peut-être). Cette délégation à plus compétent que soi se donne pour norme de ne pas intervenir, les parents refusant de s’immiscer dans un domaine qu’ils s’obligent à respecter. En revanche, ils attendent d’être informés par l’école et d’être sollicités par elle si besoin. Or, lorsque cette occurrence vient à se produire, il n’est pas rare qu’elle prenne la forme d’une « convocation » qui déstabilise les parents et les plonge dans une confrontation inégale. Face au jugement et au classement scolaires qui sanctionnent l’enfant et jugent du même coup les qualités éducatives des parents, les plus vulnérables d’entre eux déploient des tactiques d’évitement ou de retrait. Tenir l’école à distance est une manière de se soustraire au regard qui, indirectement, les culpabilise et les humilie parfois. Car ce que l’école leur renvoie à travers la scolarité de l’enfant peut représenter une menace pour l’identité parentale et le lien dans la famille. Alors que l’institution scolaire cherche des « alliés » ou des « recours », les parents ainsi disqualifiés peuvent, au con­traire, se montrer solidaires « défensivement » de leur enfant, le protéger lui pour se protéger eux.

Pierre Périer

(1). Pierre Périer est professeur de sciences de l‘éducation à l’Université Rennes 2 – CREAD (Centre de recherche sur l’éducation, les apprentissages et la didactique). Il est notamment l’auteur de École et familles populaires. Sociologie d’un différend, PUR, 2005 ; L’ordre scolaire négocié. Parents, élèves, professeurs dans les contextes difficiles, PUR, 2010 et Professeurs débutants. Les épreuves de l’enseignement, PUF, 2014.