« Le numérique : une révolution managériale »

crédit photo : Jean-Marc MerriauxLe réseau Scérén (CNDP-CRDP)(1) – éditeur et diffuseur de ressources pédagogiques dépendant du ministère de l’Éducation nationale – est devenu, en janvier 2015, le Réseau Canopé. Le champ de l’édition ayant connu une profonde mutation avec le numérique, le Réseau Canopé a choisi de faire évoluer ses pratiques internes et son offre de services. Entretien avec son directeur général, Jean-Marc Merriaux, qui a largement impulsé ce changement.

Les Idées en mouvement : À votre arrivée à la tête de Canopé en 2011, vous optez pour un véritable tournant numérique. Comment s’est-il opéré ?

Jean-Marc Merriaux : Nous avons complètement repensé nos métiers d’éditeur et de producteur de contenus. Nous avons donc chan­gé notre politique éditoriale, nos chaînes de production… afin d’intégrer l’usager au cœur du processus. De l’édition traditionnelle, nous sommes ainsi passés à une production transmédia où les con­tenus éditoriaux sont pensés et adaptés selon les différents médias (papier, web, mobile, TV), et complémentaires les uns des autres.

En tant que « médiateur de ressources » avec 120 librairies et médiathèques réparties sur le territoire, la refondation du réseau a également consisté à faire évoluer notre logique de médiation de ressources en repensant ces lieux de proximité pour les transformer en de véritables learning-training centers : des espaces dotés d’outils multimédias et numériques favorisant les échanges, les expérimentations, la coproduction de ressources entre membres de la communauté éducative, l’organisation d’événements pédagogiques… et que nous déployons actuellement avec notre concept d’ateliers Canopé.

Enfin, nous avons également redessiné notre organisation interne en supprimant la trentaine d’établissements publics (CRDP) qui existaient jusqu’alors pour ne créer qu’une seule et même entité. Ceci nous a conduits à orchestrer une réorganisation complète du réseau, à faire évoluer un certain nombre de métiers, et à changer notre politique de management. C’est ainsi qu’est né le réseau Canopé le 1er janvier dernier.

Quels sont, selon vous, les enjeux du numérique aujourd’hui au sein de notre société ?

La question du numérique est étroitement liée aux valeurs de la République, où la liberté, l’égalité, et la fraternité, constituent le socle de notre modèle de société. Le véritable enjeu consiste donc à redonner au citoyen du pouvoir et les clés pour agir dans la Cité. Et le numérique peut l’y aider !

Le numérique implique également de repenser notre relation aux autres, les liens que l’on crée, notre participation à des communautés – sans parler de communautaris­­me – et notre ouverture au monde : ce que l’on appelle l’empowerment. Synonyme de créativité et de découverte, le numérique offre, selon moi, tout un champ de possibles. Il permet d’imaginer de nouvelles formes d’organisation – à l’image de tout ce qui se fait dans le domaine de l’économie du partage – en replaçant le citoyen au centre du processus.

Et en ce qui concerne l’école ?

Si la société bouge, l’école doit suivre le mouvement. Le numérique implique donc qu’elle évolue et doit lui permettre d’envisager différemment son écosystème interne et son ouverture vers le monde, à savoir son rapport entre les divers acteurs de l’établissement et sa relation aux parents, partie prenante eux aussi dans cette révolution du numérique.

D’autre part, le rôle de l’école républicaine est d’accompagner la formation du citoyen éclairé. Il faut ainsi faire évoluer les pratiques pédagogiques, la relation de l’enseignant à ses élèves et à l’institution… Le numérique est « avant tout » une révolution managériale : il nécessite de redéfinir le management au sein de l’école, au sein de l’institution, c’est-à-dire l’organisation, en introduisant de la logique collaborative, de la participation… Il conduit ainsi à repenser l’horizontalité des pratiques, notamment dans les relations entre enseignants et apprenants.

Le plan numérique pour l’éducation débute dès cette année avec, comme annoncé par le Président, 500 écoles et collèges connectés. Comment Canopé est-il engagé dans ce plan ?

Rappelons tout d’abord que la refonte du Réseau Canopé est étroitement liée à la politique de refondation de l’école. Dans le cadre plus précis du plan numérique pour l’éducation, l’enjeu pour nous est d’adapter nos con­tenus à l’évolution des pratiques pédagogiques. En produisant un ouvrage, par exemple, nous réfléchissons aussi au service que l’on peut proposer en parallèle, comme le parcours de formation associé à l’ouvrage. Le numérique permet précisément cette complémentarité entre con­tenus et services.

Le numérique doit également faciliter le développement de nouvelles compétences chez l’élève. Il ne s’agit plus uniquement de savoir « lire, écrire et compter », mais de savoir aussi « produire, éditer et diffuser » qui sont les compétences du XXIe siècle. Tout l’enjeu pour notre réseau, aux côtés de l’école, est de repenser l’éducation dans son ensemble.

De façon plus transversale, quels liens entretenez-vous avec les autres acteurs éducatifs comme ceux de l’éducation populaire ?

L’enjeu du numérique, c’est aussi la question du continuum éducatif. Comme l’école, les associations ont un rôle essentiel à jouer. C’est la raison pour laquelle le Réseau Canopé travaille en partenariat avec ces acteurs. Par exem­ple, le Réseau Canopé est l’opérateur technique de la plate-forme M@gister, plate-forme de formation à distance des enseignants. Nous pouvons envi­sager de réutiliser certains parcours de formation en les adaptant aux acteurs associatifs, comme les animateurs.

Toujours dans cette logique de continuum, se pose également à nous la question de l’accompagnement des associations qui gèrent par exemple des espaces et structures d’accueil. Car ces associations doivent faire évoluer ces lieux en intégrant d’autres types de pratiques, à l’image des Fab­Lab, espace d’innovation et de création où chacun peut devenir acteur de sa production.

La ministre de l’Éducation nationale a annoncé un « média jeunes » par établissement. Comment organiser, dans ce cas, l’éducation aux médias, champ déjà investi par le Clémi en partenariat avec la Ligue ?

Cette question renvoie à celle de la pratique. Car il faut pratiquer pour décrypter et comprendre un média. Les journaux scolaires, les webradios sont de bons exemples qu’il faut déployer. Aujourd’hui, peu d’établissements se prêtent à l’exercice. On ne compte par exem­ple qu’environ 1 000 radios dans le secondaire alors qu’il existe 14 000 établissements…

En tant qu’accompagnateur, nous réfléchissons au développement de kits pédagogiques pour animer un comité éditorial ou encore pour créer une webradio. Nous étudions également les problématiques d’hébergement des médias comme les webTV afin de limiter le coût pour l’établissement. Notre objectif est de pouvoir proposer ce type de service à l’ensemble des structures.

Le Clémi, quant à lui, accompagne depuis longtemps les écoles dans l’éducation aux médias d’information, au travers de la presse quotidienne en particulier. Aujourd’hui, il faut adapter cet accompagnement pédagogique en tenant compte de l’évolution des médias et des nouveaux enjeux comme ceux liés au data. En parallèle, nous poursuivons la formation des acteurs travaillant sur le concept d’éducation aux médias, comme les associations d’éducation populaire qui ont ici un vrai rôle à jouer ; d’où notre rapprochement avec le collectif Enjeux e-médias (2).

Le partenariat qui lie le Réseau Canopé à la Ligue a permis la création de nombreux projets. En avez-vous un à l’esprit qui vous aurait marqué ? Et que représente pour vous notre partenariat ?

Je pense au Serious game (jeu sérieux) sur la laïcité (à destination des collégiens et lycéens) ; un projet qui répond à un besoin immédiat compte tenu de l’actualité et des événements du dé­but d’année. Notre travail consiste ici à trouver comment aborder de fa­çon ludique tous les enjeux liés à la laïcité. J’ai également à l’esprit notre partenariat autour du site Décrypt­images, sur l’éducation aux images, ainsi que notre collaboration autour du documentaire L’école est à nous ! ou comment Jean Zay révolutionna l’Éducation nationale et que la Ligue va diffuser dans son réseau. Un personnage emblématique de la refondation de l’école à l’époque de l’avant-guerre et qui a jeté les bases de ce qu’est l’école aujourd’hui.

Le lien entre la Ligue de l’enseignement et le Réseau Canopé a con­nu des hauts et des bas… Les rela­tions, ces derniers temps, étaient peut-être un peu moins évidentes avant mon arrivée. Me con­sidérant moi-même comme un enfant de l’édu­cation populaire, j’ai souhaité renforcer nos liens avec les acteurs œuvrant dans ce domaine dont la Ligue. Je con­sidère en effet que ces partenariats font également partie de la restructuration de notre réseau. Nous nous inscrivons ici dans une logique de partage et d’échange pour mieux accompagner les enfants et les jeunes dans la compréhension de la société.

Propos recueillis par Mélanie Gallard

1. Centres régionaux et Centre national de documentation pédagogique.
2. Composé des Francas, des Ceméa, de la FCPE et de la Ligue de l’enseignement.

Interview parue dans « Les Idées en mouvement » n°224 – juin 2015