Le Mille Feuilles : une librairie comme chantier d’insertion

mille-feuille2Au cœur de Trappes (78), la librairie populaire le Mille Feuilles vend des livres d’occasion à des prix attractifs. Son fonctionnement est assuré par une équipe de 12 salariés ayant connu une longue période de chômage ou d’inactivité. Car cette librairie est avant tout un chantier d’insertion porté par l’association Bleu Oxygène développement, fédérée à la Ligue de l’enseignement des Yvelines.

 

Rue Pierre Semard à Trappes : on passerait presque devant la librairie sans la voir. La devanture porte encore les traces de l’ancienne boutique, une maison de la presse. Rien de surprenant, la librairie est installée dans cette rue, non loin de la gare, en plein centre, depuis seulement quelques mois. Avant cela (depuis 2006), elle se situait dans une zone beaucoup moins fréquentée, près d’une nationale…

Une fois la porte de la librairie franchie, on découvre un espace moderne et bien agencé. Le Mille Feuilles, c’est son nom et celui du chantier d’insertion dont la librairie fait l’objet, porté par l’association Bleu Oxygène développement (association fédérée à la Ligue de l’enseignement des Yvelines – lire encadré ci-dessous). La librairie populaire accueille ainsi jusqu’à douze salariés en contrat unique d’insertion (CUI) – dispositif soutenu par l’État et le département des Yvelines, dédié aux personnes éloignées de l’emploi – pour une durée de six mois, renouvelable une fois. La grande majorité des salariés ont entre 30 et 50 ans, sont bénéficiaires du RSA (une obligation du dispositif) et ont connu pour certains de longues périodes de chômage. D’autres connaissent ici leur première expérience professionnelle en France. L’insertion comme objectif ; avec en plus pour accompagner les salariés dans leur projet de retour à l’emploi, une conseillère en insertion professionnelle et une psychologue.

« Un nouveau rythme »

Parmi l’équipe, qui compte presque autant d’hommes que de femmes, on retrouve Haïfa Gazzah, 34 ans, qui a intégré le Mille Feuilles en septembre 2012. Jus­qu’à cette date, cette mère de famille s’était occupée quasiment exclusivement de son foyer et de ses quatre enfants. Tous scolarisés, Haïfa a alors décidé de « sortir de chez elle », pour échapper à la routine et donner un « nouveau rythme » à sa vie. Elle se renseigne, et les services du Plie (plan local pour l’insertion et l’emploi) de la ville lui proposent ce poste à la librairie. Depuis qu’elle y travaille, elle dit se sentir beaucoup mieux dans sa peau, et être fière de pouvoir « améliorer le confort et le quotidien » de ses enfants. Le con­tact facile, Haïfa maîtrise désormais les bases de la vente, ainsi que les logiciels de bureautique (Word, Excel…) avec lesquels elle a travaillé. Motivée, c’est ce qui définit le mieux cette jeune maman qui, déjà, postule dans certaines entreprises des environs, anticipant « l’après » Mille Feuilles. Car un des intérêts des contrats CUI est de pouvoir y mettre fin à tout moment dès lors que le salarié trouve un nouvel emploi. Il est même possible de reprendre son poste au sein de la librairie si le nouveau poste n’a pas donné satisfaction…

Tous les salariés semblent ici à leur aise, comme une petite famille. Les familles justement, une des cibles que la librairie souhaite toucher, dans cette ville qui compte près de 30 000 habitants et pas une seule librairie avant la création du Mille Feuilles. La ville dispose bien d’une médiathèque et d’une bibliothèque mais la librairie répond précisément à un besoin local. Celle-ci est d’ailleurs dotée d’un espace jeunesse de 20 m2, avec canapé et petites bibliothèques pour accueillir les enfants et leurs parents.

Maîtriser le cycle du livre

Sur 70 m2, environ 50 000 livres d’occasion sont proposés à des prix attractifs : de 0,50 € le livre de poche à 4 ou 5 € le grand format, et de 5 à 10 € le beau livre. La librairie vend également quelques produits de papeterie (carnets, enveloppes…) fabriqués par les salariés eux-mêmes.

Concrètement, avant d’être présentés sur les rayons, les ouvrages sont triés. Ils viennent pour la grande majorité des médiathèques des environs ainsi que des particuliers qui ont adopté le réflexe « Mille Feuilles » plutôt que d’appeler les encombrants… Sur la totalité des volumes reçus, 70 % partent au pilon. Ceux-là sont alors « désossés » – on ôte la couverture pour ne garder que l’intérieur – et envoyés dans une entreprise (d’insertion également) pour y être recyclés et revendus à des papetiers. Les ouvrages destinés à la vente sont, quant à eux, répertoriés. La plupart trouveront une place dans les rayons de la librairie. Les ouvrages plus spécialisés seront proposés à la vente en ligne, via le site PriceMinister. À ce jour, bien qu’elle ne constitue qu’une part infime du volume total (pas plus de 3 %), la vente en ligne représente un quart du chiffre d’affaires de la librairie, et ne cesse de progresser. Ce sont les salariés qui se chargent de créer des fiches sur le site Internet pour chaque livre mis en vente.

Bien que l’autonomie financière ne soit pas le but recherché (car il est avant tout question d’une délégation de mission d’État), la vente de ces livres, qu’ils ont triés, répertoriés, mis en rayons, représente pour les salariés du chantier un aboutissement. « C’est une véritable valorisation de tout le travail effectué en amont par ces salariés, précise Émilie Bertrand, responsable de la librairie. C’est pour eux une forme de satisfaction de voir que les efforts fournis se concrétisent par la vente d’un ouvrage. »

Si sa notoriété reste encore à travailler, la librairie depuis qu’elle a élu domicile rue Semard a su attirer du monde. Elle compte même des habitués. En moyenne, elle reçoit la visite de 25 à 30 personnes par jour. Une petite performance quand on sait qu’elle n’est ouverte « que » de 9 h à 17 h, du lundi au vendredi. Certains s’organisent malgré tout… des amateurs de livres sans doute, un brin militants certainement.

Mélanie Gallard

 

 

Pour aller plus loin :

Bleu Oxygène développement, porteur du chantier

À l’initiative du chantier d’insertion le Mille Feuilles : Bleu Oxygène développement, association fédérée à la Ligue de l’enseignement des Yvelines. Relevant du secteur de l’insertion par l’activité économique (IAE), elle cible l’insertion des adultes (au travers des chantiers), et des jeunes (préqualification aux métiers du bâtiment par exemple). Une certaine proximité lie les deux entités. La présidente, le trésorier et le secrétaire de Bleu Oxygène occupent les mêmes fonctions au sein du conseil d’administration de la fédération 78. Une connivence qui s’explique par le rapprochement qui a eu lieu il y a une douzaine d’années, alors que l’association connaissait quelques difficultés. L’actuelle directrice générale de la fédération, Florence Bourdillat, a d’ailleurs été directrice de Bleu Oxygène (de fin 2003 à 2011).

En plus du Mille Feuilles, Bleu Oxygène développement gère un deuxième chantier d’insertion par l’activité économique, un chantier de réhabilitation des espaces autour du château médiéval de Beynes (situé à quelques kilomètres au nord de Trappes). C’est d’ailleurs les salariés de ce chantier qui ont réalisé les travaux de réaménagement de la librairie, fin 2012. Ou comment créer du lien entre différents projets d’insertion au sein d’une même structure…

Avant ces deux chantiers, l’association Bleu Oxygène gérait un chantier de théâtre avec Declic théâtre qui, pour la petite anecdote, a lancé le comique et acteur Jamel Debbouze, originaire de Trappes… Mais en 2003, il est question de donner une nouvelle orientation au chantier, en conservant cependant l’angle culturel. L’idée du livre comme support germe au gré de discussions avec la mission du Plie (plan local pour l’insertion et l’emploi), partenaire du projet. L’obligation de conserver une activité commerciale fait naître l’idée finale d’une librairie populaire et solidaire, permettant à la population trappiste de se procurer des ouvrages à moindre coût.

M.G

 

Article publié dans « Les Idées en mouvement » 210 – juin-juillet 2013