Le cœur et la raison, entretien avec Henri Pena-Ruiz

p05-critiqueLa collection « Dictionnaire amoureux » des éditions Plon connaît un franc succès avec plus de soixante ouvrages publiés. Mais il était inattendu d’y trouver un livre sur la laïcité, concept éminemment rationnel.  Son auteur, Henri Pena-Ruiz, s’en explique en indiquant de quelle façon la raison peut nourrir une empathie à l’égard d’un idéal. Il réaffirme et enrichit ses conceptions dans ce dictionnaire conçu comme une encyclopédie de la laïcité. Il le fait sous une forme originale, qui intègre de nouvelles thèses liées  à l’actualité. D’où des développements inédits.

Les Idées en mouvement : Pourquoi avoir choisi cette collection mettant l’accent sur l’amour ?

Henri Pena-Ruiz : J’ai été sollicité par mon ami Jean-Claude Simoën, le fondateur de la collection. J’ai d’abord hésité. Puis j’ai été séduit par l’idée d’expliquer qu’on peut adhérer avec son cœur à quelque chose à quoi on adhère d’abord avec sa raison. Un dictionnaire amoureux est forcément un dictionnaire dans lequel on s’implique personnellement. Or je n’avais pas envie de parler de moi. Pour répondre à ce défi, je m’y suis résolu. On en trouvera le résultat dans quelques entrées dont « Aragon » et « Espagne ». J’ai une histoire familiale. Je suis engagé politiquement. Je ne suis pas neutre. Cet aspect subjectif apparaît, pour la première fois, dans cet ouvrage. La laïcité est une construction rationnelle. Mais elle ne laisse pas indifférent ce qu’on appelle, comme Pascal, le « cœur ». Le cœur, c’est la faculté de l’adhésion directe. Alors que la raison est une adhésion indirecte, produit d’une réflexion. C’est la raison qui doit parler la première. Mais lorsqu’on découvre par la raison quelque chose de bon, de juste, de vrai, il n’est pas étonnant d’éprou­ver un sentiment de bonheur. Peut-on aimer une abstraction ? Pas comme un être charnel, bien sûr, mais une émotion intérieure, la joie souvent, accompagne la découverte de la raison. C’est une vraie jubilation. Le cœur accompagne la raison, et devient même le ressort d’action. De nombreux auteurs l’évoquent parmi lesquels Descartes, Kant, Montesquieu…

Un dictionnaire nécessite-t-il une approche spécifique ?

J’avais depuis longtemps une « tentation encyclopédique » au sens étymologique : le cercle raisonné du savoir. La forme dictionnaire correspond bien au caractère pluridisciplinaire nécessaire pour traiter de la laïcité. Je suis philosophe, mais la philosophie n’a de raison d’être et de sens que par son ouverture sur tous les savoirs. Quand on travaille sur la laïcité, on travaille sur des textes religieux, des textes philosophiques, des textes de droit, des faits historiques, des concepts sociologiques (sécularisation, laïcisation, etc.)… Pour éclairer les débats, il fallait réunir dans un même lieu, un même ouvrage, des éléments de réflexion de diverses provenances. Il y a 252 entrées dans ce dictionnaire. Elles sont de quatre ou cinq types. Je propose des entrées sur des personnages importants comme Jean Jaurès et Jean Macé… sur Benito Juárez au Mexique, Thomas Jefferson aux États-Unis, Gandhi en Inde… Il y a aussi des entrées sur des pays : le Japon, l’Inde, la Turquie, Israël, la Palestine… Des entrées sur de grands auteurs, Auguste Comte, Voltaire, Max Weber, Jean-Jacques Rousseau, Spinoza… qui m’ont permis de donner de larges extraits de leurs œuvres et des entrées plus diverses sur la Saint-Barthélemy, les Marranes, la loi 1905, les Albigeois, le positivisme… dont certaines suscitent déjà des débats comme le sionisme et la spiritualité laïque.

Parmi les entrées qui présentent des notions, on trouve « neutralité », « privé », « public », « religion », « cléri­­calisme »… La « laïcité » elle-même, car la prolifération des définitions est en soi déjà un enjeu. Quand certains définissent la laïcité dans un certain registre comme « l’égalité de traitement des religions », je dois intervenir pour rappeler qu’il s’agit de « l’égalité de traitement de tou­tes les convictions ». Je parle des croyants comme des athées ou des agnostiques. On ne peut pas escamoter les droits des 40 à 45 % de Français qui ne croient pas en Dieu. Pour qualifier cette diversité de convictions, j’utilise les termes d’options spirituelles. Il ne s’agit pas de dire si l’esprit est un aspect de la matière ou pas. Il s’agit de ne pas réserver la dimension de l’activité de l’esprit au religieux. En ce sens l’humanisme est une option spirituelle à part entière. Personne ne peut nier sa légitimité. En revanche la laïcité en tant que principe juridique et politique n’est pas une option spirituelle. Elle est la condition juridique et politique de leur cohabitation, ce qui les permet toutes.

Quels sont les thèmes ainsi approfondis ?

Depuis la parution de Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité  en 1998 mes thèses directrices restent les mêmes. C’est une sorte de triptyque autour de la défense et de l’illustration de la liberté de cons­cience, l’affirmation de l’égalité de droits quelles que soient les convictions et l’orientation de la puissance publique vers l’intérêt général. En outre il existe des enjeux conceptuels que j’ai souhaité approfondir. Par exemple la partition public/privé. Elle est parfois remise en ques­tion avec l’évocation d’une sphère civique ou sociale. Ne risque-t-on pas de brouiller les limites ? Je travaille par ailleurs sur l’ambivalence du concept de culture. On peut distinguer deux sens principaux. D’une part la culture au sens dynamique de perfectionnement, d’amélioration, de développement de potentialités… D’autre part la culture au sens statique d’ensemble de traditions, que les anthropologues recensent en insistant sur la diversité des cul­tures… On peut parler de « la » culture et « des » cultures. Sur ce thème les travaux de Claude Lévi-Strauss sont éclairants, en particulier sa fameuse conférence « Race et histoire » donnée à l’Unesco en 1971. Il conteste la hiérarchisation des cultures. Tout en récusant l’ethnocentrisme nous pouvons dire que la culture universaliste (qu’on ne peut confondre avec celle de l’Occident sans tomber, justement, dans cet ethnocentrisme) permet de distinguer dans les cultures particulières les registres de l’art et des luttes émancipatrices, véritable patrimoine de la libération collective, et le registre du pouvoir qui soumet les personnes. Ceci nous amène au troisième aspect de mes recherches.

S’agit-il de la distinction entre les notions de communauté et de communautarisme ?

Tout à fait. L’idée de bien commun à tous est au cœur de ma philosophie sociale, proche du mar­xisme. L’être en commun, comme dit le philosophe André Tosel, est quelque chose d’essentiel. Mais il y a plusieurs façons d’être unis. Soit on s’unit en se soumettant. Soit on s’unit en s’émancipant. On parle du « vivre ensemble ». Je n’aime pas beaucoup ce néologisme. Mais la question est décisive. Comment concevoir l’être en commun ? Je sou­tiens une conception de la vie en commun des êtres singuliers en refusant que les particularités légitimes des groupes soient imposées à tous. Ce que produit l’intégration communautariste, c’est souvent l’abdication des singularités. Il en va ainsi par exemple lorsqu’un chef religieux autoproclamé se permet d’accuser une personne « de trahir sa communauté » sous prétexte qu’elle n’obtempère pas aux interdits religieux. Ceci est inadmissible. L’existence de ce type de communautarisme n’invalide pourtant pas toute référence à la communauté des hommes. La communauté doit se concevoir comme une communauté d’êtres libres disposant de leurs singularités, choisissant leur style de vie, tout en sachant préserver ce qui leur est commun. L’imposition d’un modèle d’accomplissement unique qui dissout les singularités au nom du partage des particularités obligées est inacceptable. Il ne faut donc pas remettre en question l’idée même de communauté. C’est le communautarisme imposé qu’il faut refuser. L’homme est un « zoon politikon » comme dit Aristote. C’est-à-  dire un « animal civique », un « animal citoyen ». Un être qui s’accomplit dans et par la cité. Il fallait donc remettre en valeur cette idée de communauté, contre le com­munau­tarisme.

En ce sens la critique de la laïcité comme une abstraction qui refuserait la diversité des cultures est inepte. L’universel en tant que tel n’existe nulle part. Il passe toujours par le particulier tout en étant un processus de dépassement du particulier. Le refus de l’ethnocentrisme est important. Mais sans sombrer dans le relativisme qui désarme les consciences. La laïcité n’est pas désincarnée. Il ne s’agit pas de nier les identités et les origines. Je suis très fier de mes origines espagnoles. Et je suis très content d’être Français. Je n’ai pas de problème pour faire coexister en moi mes deux amours, l’Espagne et la France. Enfant né dans une famille modeste, je resterai éternellement reconnaissant à la France de m’avoir accueilli dans une école qui m’a permis d’être ce que je pouvais être. Cette identité n’est pas un absolu, ni une donnée fixe. J’ai certes une affectivité liée à mon histoire. Je m’identifie par exemple aux républicains espagnols. Mais je suis méfiant devant ce qu’Amin Maalouf appelle « les identités meurtrières ». Il vaudrait mieux parler d’un processus d’identification tel que Paul Ricœur le décrit. C’est une identité narrative qui se construit dans un récit de soi sur la durée. On ne se connaît d’ailleurs soi-même qu’au moment de sa mort.

Propos recueillis par  Charles Conte (article paru dans les Idées en mouvement numéro 221, septembre-octobre 2014)

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