La transmission à l’épreuve

joutardLes lois mémorielles posent la question de la transmission. Attestent-elles un problème, voire une panne de la transmission ? Et si, en voulant répondre à ce problème, elles l’aggravaient ?

Entretien avec Philippe Joutard, professeur d’université, ancien recteur, et historien. Il a notamment travaillé sur le fonctionnement de la mémoire collective (cas du protestantisme cévenol) et nationale.

L’émergence des questions de mémoire dans les années 1970-1980 semble renvoyer à une difficulté nouvelle avec la capacité à transmettre la mémoire, d’une génération à l’autre. Peut-on faire l’hypothèse d’une « panne » de la transmission ?

On pourrait en effet repérer les éléments d’un problème, le « présentisme » imposé par le système médiatique, qui fait qu’un événement chasse l’autre, et des jeunes générations prises entre une absence de mémoire, l’impossibilité d’articuler le passé et le présent et une focalisation sur des fragments de mémoire dramatisés par leur inscription dans le spectacle médiatique.

Mais, s’il y a bien un problème avec la transmission, je ne suis pas certain que ce soit d’une panne qu’il s’agit. En tout cas pas avec les groupes constitués, et c’est précisément l’une des données du problème. Si l’on prend l’exemple de la communauté juive, la première génération ne cherchait pas vraiment à transmettre : il était davantage question pour les survivants de se tourner vers l’avenir, de vivre. C’est la deuxième génération qui a bousculé la première et qui a pris le relais en cherchant à la faire sortir de son silence, ou à assurer la transmission d’une mémoire qui lui apparaissait fragile. Par exemple, l’Union des anciens combattants et engagés volontaires juifs est devenue l’« Union des anciens combattants et engagés volontaires juifs – enfants et amis ». Prenons un autre exemple, sur lequel j’ai eu l’occasion de travailler, l’accueil des enfants juifs dans les Cévennes : jusque dans les années 1980, cela sortait assez peu, on n’en parlait pas beaucoup. C’est tardivement que s’est développé un intérêt sur cette expérience, notamment via ceux qui avaient été enfants là-bas, ou qui y étaient nés, ou chez leurs enfants.

De la même façon, chez les Harkis, ce sont les enfants qui ont pris en charge la question, alors que les parents se mobilisaient assez peu et que la plupart avaient préféré faire leur vie que s’appesantir sur le passé.

La même chose pourrait être dite des Arméniens, où la mobilisation actuelle concerne des générations nées deux, trois voire quatre générations après les faits.

Si l’on prend le cas des Antillais et de la mémoire de l’esclavage, qui est une expérience encore plus lointaine, on a l’impression que la question mémorielle sert de moyen d’expression à des questions qui sont d’abord actuelles, comme la persistance de fortes inégalités socio-économiques.

Oui, dans ce cas particulier la mobilisation de la « mémoire », ou plutôt du passé, a une fonction dans la représentation des inégalités. Mais j’observerai que le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN, qui ne réunit d’ailleurs pas que des Antillais) est surtout constitué de personnes vivant en métropole et appartenant à des catégories socioprofessionnelles supérieures. On ne peut donc réduire la question de la mémoire à une lecture d’une situation socio-économique.

La question est bien plutôt la construction des identités, et nous retrouvons ici la question de la transmission.

Car le phénomène majeur, celui dans lequel s’inscrivent les lois mémorielles, c’est bien l’« explosion » de la mémoire dans les années 1970-1980. Ce n’est pas une panne, mais plutôt un grand retour de choses qui étaient jusque-là enfouies, tues, écartées de la mémoire collective.

Cela ne porte pas forcément sur des souffrances enfouies, mais plus largement sur un monde qui a disparu. Pour exemple, j’en voudrais le succès du livre de Pierre-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui évoque la Bretagne d’hier, celle qui a été comme gommée par la francisation.

Cette resurgie ne s’inscrit-elle pas, alors, dans un affaissement des grands récits et notamment d’une histoire officielle, scolaire, républicaine ?

Il est certain que cette histoire, dans sa version héroïque, commence alors à se fissurer. On commence alors à s’intéresser davantage aux petits, aux humbles, à ceux qui ont été brimés. Si vous prenez la Première Guerre mondiale par exemple, même s’il ne faut pas sous-estimer l’importance du courant Genevoix, Barbusse, de ceux qui ont mis en évidence l’horreur et la souffrance des tranchées, pendant longtemps le jeu des commémorations et de l’histoire officielle ne laisse guère d’espace pour dire la souffrance, la peur, la face sombre de la mémoire des soldats, qui ne se voient proposer que la version héroïque du souvenir.

Cette souffrance ne parvient à percer, elle n’apparaît véritablement dans l’espace public que bien plus tard. Et son émergence se mêle assez rapidement à ce que l’on pourrait appeler l’âge des victimes, un phénomène assez récent, qui remonte aux années 1980-1990 : un moment particulier de notre histoire sociale où la figure de la victime devient centrale – dans le monde du travail par exemple, avec les thèmes de la souffrance au travail et du harcèlement, mais aussi dans le champ historique, avec la mise en évidence et en valeur des figures collectives de la victime – les juifs, les esclaves, les colonisés, les peuples écrasés.

Il faut bien noter que la première explosion de la mémoire, dans les années 1970, c’est autre chose : Pierre-Jakez Hélias représente des hommes debout, des acteurs, des gens qui luttent et portent fièrement leur culture. C’est seulement dans un second temps que la vague de la mémoire se concentre sur les victimes.

 C’est dans ce second moment qu’apparaissent les lois mémorielles, qui sont toutes centrées sur la mémoire des victimes.

Oui, et on peut d’ailleurs y voir un aveu de faiblesse : on n’est plus capable de se défendre, on demande à l’autorité, à l’État, de se substituer. Pierre Vidal-Naquet, qui était opposé à la loi Gayssot de 1990, fondait d’ailleurs sa position sur le refus de cette faiblesse. Ses parents avaient été exterminés à Auschwitz, lui-même s’était battu contre Robert Faurisson et les négationnistes, mais il considérait qu’il était dangereux de déléguer le combat à une autorité – c’est-à-dire, en un sens, de rendre les armes.

Cette position renvoie d’ailleurs à une réalité minorée par l’insistance sur les victimes : parmi elles, il y avait des gens qui se sont battus, ce ne sont pas que des victimes à pleurer, mais aussi des hommes et des femmes à admirer. C’est le sens du second opus de Claude Lanzmann, Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures qui, en complément à Shoah sorti seize ans plus tôt, raconte une révolte menée par des détenus juifs dans un camp.

Ce déplacement en rejoint un autre : aujourd’hui, au sein de la communauté juive, les jeunes générations insistent davantage sur la résistance. Le moment Shoah correspondait à une problématique de la reconnaissance, nous sommes aujourd’hui dans une séquence un peu différente.

Cette nouvelle séquence correspond, en un sens, à une évolution des perceptions sur l’utilité des lois de mémoire, au sein d’une partie de la communauté juive. Il n’est bien sûr plus question aujourd’hui de remettre en cause la loi Gayssot, même si on peut considérer avec Vidal-Naquet que ce fut une erreur de l’adopter. Mais un certain nombre de gens se sont rendu compte du fait que l’unique célébration des victimes est un piège dans lequel il est dangereux de se laisser enfermer. Il était sans doute essentiel de marquer symboliquement la reconnaissance du statut de victimes, mais cela correspondait à un moment historique (la reconnaissance succédant au silence, voire au déni dans le cas du négationnisme). La mémoire évolue, et la dimension générationnelle est capitale dans la question de la transmission. Une génération donnée ne transmet pas exactement ce qu’elle a reçu. C’est cette mémoire vivante qu’il importe de faire vivre, une mémoire qui n’est pas forcément en opposition à l’histoire et que l’histoire au contraire peut aider à s’universaliser et à dépasser le cadre étroit du groupe.

 

Entretien publié dans le dossier LaLigue « Comment traiter de la mémoire collective » – avril/mai 2012