La programmation web comme outil d’insertion

p08_web10mentionWeb est la première agence web sociale et solidaire  qui part du constat que le code informatique est un  apprentissage structurant. L’association Colombbus, qui  a lancé ce chantier d’insertion en 2013, a été une des lauréates  des Trophées de l’ESS 2014, organisés par le département  de Paris. Zoom sur un projet qui marche, repéré par  « Union sociale », le mensuel de l’Uniopss.

Dans la cinquantaine de mètres carrés d’un local du 10e arrondissement de Paris, une dizaine de regards sont chacun rivés sur un écran d’ordinateur, concentrés. Marcel et Franckie, une litanie de signes hiéroglyphiques affichée devant les yeux, discutent d’un point technique dont le sens reste hermétique au commun des mortels. Ils déchiffrent sans peine ce langage, du code informatique, qu’ils ont su apprivoiser au fil des derniers mois. Comme leurs collègues, ils sont salariés de l’association Colombbus et de son projet 10mentionWeb (prononcer « dimension web »), un chantier d’insertion dont le nom résume la démarche : dix personnes éloignées de l’emploi acquièrent en dix mois les compétences du développement de sites Internet, en travaillant sur de vrais projets, pour de vrais clients, tout en étant accompagnées socialement.

« Le code, c’est structurant »

Lancée en 2013, 10mentionWeb se présente comme la première agence web sociale et solidaire. L’activité, perçue comme hautement technique et intellectuelle, détonne un peu dans le paysage de l’insertion par l’activité économique. Mais, en quinze ans d’existence (lire encadré), Colombbus en connaît d’expérience les résultats : « Le web est un domaine qui recrute, y compris encore des personnes autodidactes », présente Aurélie Lagarde, chef de projet et chargée de l’accompagnement social et professionnel des dix salariés en CUI-CAE. Pourtant, reconnaît-elle, « nous avons dû batailler pour faire comprendre que ce n’était pas réservé à des bac + 5. Tout le monde peut coder. Et le code, c’est structurant. Faire comprendre le code à un jeune qui est paumé va lui permettre de transposer cette structure dans sa vie : comme dans le code, il saura qu’il faut qu’il classe les éléments, qu’il soit rigoureux, parce que s’il oublie un point-virgule, rien ne marchera ». Cela ne vaut pas que pour les jeunes. Allant de 20 à 62 ans, la composition en âge du groupe en est la preuve.

En ce vendredi 20 décembre, dernier jour de travail des dix mois de contrat, l’heure est autant à l’urgence du bouclage des derniers travaux, qu’à un esprit de fête avant le déjeuner de clôture tout à l’heure. Au mur, le planning de production retrace l’activité de l’année : quatre sites web livrés, des affiches pour la mairie du 10e arrondissement, « sachant qu’au mois de mars ils n’y connaissaient rien ! », souligne Aurélie. Marcel, le plus âgé du groupe, a été consultant formateur dans le passé. Mais un accident survenu il y a dix ans lui laissera un léger handicap qui l’empêchera de retrouver du travail. « 10mentionWeb m’a beaucoup aidé, parce que, à mon âge, nous sommes nombreux à être sans activité. J’avais de grosses difficultés financières. Ça m’a permis aussi de retrouver des liens sociaux. Bientôt, je vais prendre ma retraite. Comme elle ne sera pas importante, je pourrai ajouter du beurre dans les épinards en tant qu’intégrateur web. J’ai déjà trois précommandes. » Quant à Belkacem, le plus jeune de la troupe, il sautille de joie depuis le milieu de la matinée : Benoît Prady, le directeur de Colombbus vient de lui annoncer qu’il l’embauchait. « Un CDD de douze mois renouvelable ! Mon premier vrai travail ! Je n’ai pas de codes sociaux, je ne sais pas comment réagir en société. J’ai été bloqué chez moi pendant des années, je ne pouvais pas sortir. C’est donc un bon moyen pour moi de passer à quelque chose de pas trop violent, avec des gens bienveillants. »

Vers un parcours professionnel complet

Franck, le responsable de l’agence web, l’encadrant technique dans le lexique des chantiers d’insertion, ne s’attendait pas à de tels résultats. Pourtant, ce trentenaire issu « du monde cruel de l’Internet commercial et purement technique », a vu, « semaine après semaine, des personnes extrêmement fermées au système, au contact humain, avoir envie de travailler ensemble. Plusieurs avaient d’énormes problématiques de confiance en soi. Aujourd’hui, ils sont capables de faire des présentations de projet en public ». La formation porte également sur la relation client. « On doit avoir une attitude professionnelle, poursuit Franck. Comme toute agence, pour diverses raisons, on peut être amenés à ne pas pouvoir livrer un site à temps. Il faut alors être capable d’en informer le client, d’argumenter des événements, des choix, etc. À chaque fois, on a eu le bon réflexe. »

Colombbus a été l’une des huit structures lauréates des Trophées de l’ESS 2014, organisés par le département de Paris, pour la mise en place dès 2015 d’un pôle numérique d’insertion, prévoyant un amont et un aval à 10mentionWeb : « des ateliers assez ludiques autour du numérique pour remobiliser de jeunes décrocheurs d’une part, explique Aurélie Lagarde, et une pépinière ou incubateur pour que les porteurs de projets numériques passés par l’agence puissent être accompagnés dans la mise en place de leur activité. »

Stéphanie Barzasi

En savoir plus :  www.colombbus.org www.uniopss.asso.fr
Crédit photo : Samual Albaric

Colombbus, de caracas à paris

Créée en 2000, Colombbus a un parcours atypique. « Les fondateurs de l’association sont des ingénieurs en informatique, retrace Aurélie Lagarde. Ils sont partis au Venezuela pour un projet de fin d’étude. Ils sont allés à la rencontre de structures locales qui voulaient mettre en place des centres informatiques et ont accompagné et formé de futurs formateurs à la gestion administrative et technique d’un centre. On a commencé à Caracas, dans les bidonvilles. Puis le projet s’est développé, au Bénin et au Togo. Entre 2000 et 2012, nous avons mis en place 12 centres, désormais tous autonomes. » Colombbus est aussi connue depuis 2007 pour ses ateliers Tangara menés dans les collèges de l’éducation prioritaire, du nom d’un logiciel libre créé par l’équipe pour apprendre le code de manière ludique. C’est ainsi qu’en 2011 l’association Permis de vivre la ville, qui portait le projet de chantier d’insertion Tremplin numérique, demande à Colombbus de devenir organisme de formation. « On a constitué le contenu de formation pour des jeunes de 18 à 25 ans, en graphisme, audiovisuel et création de sites web. On était vraiment content des résultats. Cela nous a décidés à créer notre propre chantier d’insertion. »

SB