La morale laïque face à l’individualisme

p10-classe (1)L’enseignement de la morale laïque, ou mieux, l’éducation morale laïque, a une longue tradition. Aujourd’hui, cette morale doit affronter un individualisme relativiste, qui ne reconnaît que peu de règles morales communes.

On a l’habitude de faire remonter l’enseignement de la morale laïque à Ferry, Buisson, Paul Bert, les pères fondateurs de l’école républicaine, mais on pourrait aussi citer Renouvier, Fouillée, Guyau, qui, chacun à leur manière, s’employèrent à fournir les éléments de cette morale. Morale, car il s’agit de transmettre un certain nombre de valeurs et de façonner des comportements. Laïque, moins dans son contenu propre, laquelle est le fonds commun de la morale sociale traditionnelle (« la bonne vieille morale de nos pères », dira Ferry), mais dans sa présentation et son articulation, qui ne doit rien à l’enseignement de l’église et à la Révélation consignée dans les textes sacrés. À tel point qu’une des premières querelles auxquelles elle donna lieu fut celle des devoirs envers Dieu. Certains des républicains anticléricaux (il est vrai, imprégnés de spiritualisme déiste) voulurent inscrire dans cette morale des « devoirs envers Dieu », fondés sur une analyse purement profane. C’en était trop pour les cléricaux, qui se voyaient ainsi concurrencés sur leur propre terrain : la tentative fut abandonnée sous leur pression. Mais cette escarmouche reste significative de l’ambition qui habitait alors la morale laïque : construire une morale en tout point identique à la morale traditionnelle (ou dominante), qui s’impose par les seuls outils de la raison humaine.

Une école sans dieu  mais pas sans morale

Ils n’innovaient d’ailleurs pas complètement sur ce point et retrouvaient les tentatives qui avaient été au début du siècle celles de Cousin et de Guizot, quoique nettement moins en rupture avec le catholicisme. Simplement, ces derniers retrouvaient par les voies de la seule philosophie une doctrine analogue à celle de l’église. Pendant longtemps, ce fut ainsi un mixte de positivisme comtien et de criticisme kantien qui servit de philosophie sous-jacente à cet enseignement moral. Et c’est bien le même fonds philosophique que la IIIe République vint réactiver, avec la ferme conviction que « l’école sans Dieu » n’était pas, au contraire, une école sans morale, et même pouvait l’emporter sur sa rivale du point de vue de son élévation morale.

Une société traversée par les questions morales

La difficulté contemporaine est tout autre : l’éducation morale doit avant tout affronter non une conception concurrente, quoique cléricale, mais un individualisme relativiste qui ne reconnaît que peu de règles morales communes, sinon de réciprocité formelle. De là le soupçon maintes fois formulé qu’une telle morale soit une entreprise de moralisation à destination des classes « dangereuses », une façon de les soumettre à la norme sociale. Chacun règle sa vie comme il l’entend et l’idée de laïcité est progressivement et insensiblement devenue synonyme d’abstention envers les questions morales en général. Notre acceptation de règles communes se limite à leur utilité pragmatique (ne pas tous parler à la fois, sous peine de cacophonie), et nous ne saurions aller au-delà par crainte d’attenter à la liberté des consciences. Pourtant, de nombreuses questions morales ne cessent de se poser et de tarauder notre société, à tel point que nous multiplions les instances spécifiques ou les déontologies particulières, dans tous les domaines : bioéthique bien sûr, mais aussi conduite des affaires, ou comportement des hommes et femmes politiques. Il n’est pas sûr que l’abstention envers toute réflexion morale soit le meilleur moyen de s’y préparer. Après tout la question de la justice fiscale n’est pas qu’une question d’efficacité économique de telle ou telle mesure, et il peut paraître moralement inacceptable de parler d’« exil fiscal ». Et ce n’est pas là moraliser les pauvres.

Joël Roman

Article publié dans le dossier « A-t-on besoin de morale laïque », IEM 204 (2012). A télécharger en cliquant ici.