La différenciation des sexes inculquée très tôt

Très tôt, les enfants sont soumis aux différenciations de sexe, véhiculées, souvent involontairement, par les adultes qui les entourent, y compris à l’école. Ce qui les pousse à reproduire toujours les mêmes schémas sexués d’orientation scolaire et de carrière professionnelle. Françoise Vouillot, psychologue, maîtresse de conférences à l’Inetop-Le Cnam (1), décrypte les processus à l’œuvre.


Comme le reste de la société, l’école semble aussi véhiculer son lot de stéréotypes de sexe. Par quels biais ?
Françoise Vouillot :
L’école est en effet un vecteur important de transmission des stéréotypes de sexe. Les enseignants, sans en avoir conscience et de façon involontaire, entérinent une différentiation. La hiérarchisation des sexes est inculquée très tôt dans la socialisation. Par exemple, les garçons apprennent assez vite qu’ils ne doivent pas pleurer, jouer à la poupée… La différenciation, et parfois la hiérarchisation, commencent dès la naissance, voire dès l’échographie : dès lors qu’ils connais-sent le sexe de l’enfant à venir, les parents attendent « une fille » ou « un garçon », et tout un jeu de projections se met en place. Les enseignants, comme les parents et le reste de la société, n’échappent pas à ces représentations différenciées et pensent souvent qu’il y a des filières qui conviendraient mieux aux filles et d’autres mieux aux garçons. On est dans beaucoup de cas pour l’égalité mais dans la différence.
Les manuels scolaires sont une autre problématique bien connue. Les éditeurs devraient les débarrasser de tous stéréotypes. Néanmoins, dans cette attente, l’urgence c’est la formation des équipes éducatives sur cette question. Des enseignants bien formés sauront utiliser les manuels et déconstruire leurs stéréotypes.

L’égalité dans la différence… Est-ce toujours de l’égalité ?
Cette position différentialiste, du point de vue de l’égalité, mène à une impasse. Sauf en ce qui concerne l’hypothalamus, il n’y a aucune différence entre le cerveau des filles et celui des garçons, ce que Catherine Vidal (2) a montré depuis longtemps. Penser une différence de compétences entre les filles et les garçons revient à penser la hiérarchisation des sexes. C’est le concept de valence différentielle des sexes de Françoise Héritier (3). Ce qui définit le masculin et le féminin peut varier d’une culture à l’autre, d’une époque à une autre, mais la valence différentielle des sexes perdure, sans être fondée scientifiquement. Le mot « stéréotype », que l’on emploie beaucoup, ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt : les inégalités entre les sexes préexistent. Pourquoi y a-t-il beaucoup plus de femmes que d’hommes dans les métiers du sanitaire ou du social ? Le stéréotype répond : « C’est normal, les femmes sont plus empathiques… » Pourquoi le seraient-elles ? Il faut interroger les processus, les comportements qui conduisent à une division sexuée de l’orientation et du travail. Ces analyses sont rarement menées car, finalement, beaucoup de personnes pensent : « Les hommes et les femmes sont complémentaires. » Avec cette explication totalement stéréotypée, on naturalise les normes de genre qui par conséquent ne sont pas vécues comme injustes.

L’étape la plus significative du point de vue de la différenciation reste donc celle de l’orientation ?
Les professionnels intervenant au moment de l’orientation peu-vent avoir à leur insu des pratiques qui véhiculent et renforcent les normes de masculinité et de féminité. Pour autant, les stéréotypes ne sont pas véhiculés par les seuls adultes, les jeunes eux-mêmes les perpétuent, particulièrement à l’adolescence, phase importante de la construction identitaire où s’opère une mise en scène du masculin ou du féminin. Les travaux de Sylvie Ayral (4) sur les sanctions au collège, en sont un bon exemple : elles concernent essentiellement les garçons, parce que la transgression est perçue par certains d’entre eux comme virile. La puberté est une période de transformations biologiques. Il s’agit de s’approprier ce nouveau corps, la pensée formelle se met en place, et un ensemble de tâches développementales sont à accomplir. Il faut, en plus, se montrer capable d’une bonne socialisation. Et c’est justement à ce moment que les jeunes sont poussés à faire leurs premiers choix d’orientation qui auront des implications très fortes pour la suite. Or, les garçons et les filles, très soucieux d’être de « vrais garçons » ou de « vraies filles » aux yeux des autres, quels choix vont-ils faire ? Si les jeunes peuvent être transgressifs sur les règles des adultes, ils sont extrêmement normatifs entre eux. Ne pas être ou faire comme les autres peut être très douloureux à cette étape de leur vie. Ce qui n’est pas vraiment travaillé par l’école. Seules 10 % des filles se permettent des choix peu stéréotypés, et autour de 5 % des garçons.

Des évolutions dans les choix d’orientation n’ont-elles pas été constatées au cours des dernières décennies ?
Il existe une légère évolution, essentiellement due aux filles. Elles vont davantage en S, en ES, puis, en 3e position, en L. Car contrairement à l’idée reçue, s’il y a 80 % de filles en L, ce n’est pas parce qu’elles y vont toutes, mais parce que les garçons n’y vont pas. Mais, côté garçon, ça ne bouge pas vraiment. Ce qui est normal, puisqu’on s’est surtout attaché à diversifier l’orientation des filles vers les filières scientifiques et techniques. Or, c’est un système complet, qui englobe aussi les garçons, qu’il faut faire bouger. La division sexuée de l’orientation n’est qu’un symptôme de ce système, ce n’est pas la cause. À ne s’attaquer qu’au symptôme, sur une moitié de la population concernée, rien ne peut être réglé.

Et les carrières professionnelles gardent un sexe…
Oui. Pourtant, attribuer un sexe à une activité est totalement saugrenu ! Mais, ça ne l’est malheureusement pas dans l’ordre social dans lequel nous vivons. On attribue des rôles aux deux catégories de sexe, comme l’ont décrit les travaux déjà anciens de l’Américaine Sandra Bem (5) : ces rôles concernent des traits psychologiques, qui définissent les femmes comme discrètes, douces, aimantes, et les hommes comme courageux, égoïstes, etc. Ils concernent également des comportements et des rôles sociaux dans lesquels les activités professionnelles représentent une part importante. Les enfants apprennent très vite ces rôles de sexe, et ils deviennent très actifs dans leur construction, pour être reconnus comme des « vrais » garçons ou des « vraies » filles. Car c’est bien ça le nerf de la guerre de la condition humaine : être aimé et reconnu.

Propos recueillis par Stéphanie Barzasi

1. Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle (Inetop). Françoise Vouillot a notamment dirigé le rapport pour la Halde « Orientation scolaire et discriminations. Quand les différences de sexe masquent les inégalités », la Documentation française, 2011.
2. Catherine Vidal est neurobiologiste, directrice de recherche à l’Institut Pasteur. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages démontrant que les différences entre hommes et femmes sont les produits d’une construction sociale genrée et non d’un déterminisme biologique.
3. Françoise Héritier est anthropologue et ethnologue. Elle a analysé dans de nombreuses sociétés la façon dont on élabore des systèmes de valeurs à partir de la différence des sexes. Elle est l’auteure notamment de Masculin, Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.
4. Sylvie Ayral est docteure en sciences de l’éducation. Sa thèse : La fabrique des garçons : sanctions et genre au collège, PUF, 2011.
5. Sandra Bem est une chercheuse américaine en psychologie qui a défini le concept d’androgynie psychologique dans le courant des années 1970.

Article publié dans le dossier « Égalité femmes-hommes : l’école se donne-t-elle un genre? » – Idées en mouvement 213 – novembre 2013