La fraternité est difficilement compatible avec la dérive identitaire

AVT_Michel-Lussault_9852Quelques jours après les attentats du 13 novembre, le géographe Michel Lussault (1) a accepté de nous livrer son analyse.

Les Idées en mouvement : Quel a été votre sentiment après les attentats ?

Michel Lussault : J’ai été affecté, comme toute la société française, par ces actes d’une brutalité extrême avec un sentiment de tristesse et parfois d’accablement face à ce déchaînement de violence. Parallèlement, je ne suis pas surpris. Dans mes travaux (2), je montrais comment les nouvelles formes de mobilité choisies par les citoyens ordinaires étaient aussi celles des réseaux mafieux et terroristes et comment, au travers de la mondialisation du crime, ces réseaux se jouaient des contrôles des barrières, des frontières et de la police en s’appuyant sur les possibilités offertes par la clandestinité, la con­nexion avec le grand banditisme, le commerce illicite de drogues et d’armes et les avantages qu’offrent les paradis fiscaux.

Pourquoi les terroristes ont-ils choisi la France ?

Cela montre leur capacité très développée à faire une analyse extrêmement rationnelle des forces et des faiblesses de leur adversaire et des régimes démocratiques. Al-Qaïda formait par exemple ses cadres pour qu’ils puissent utiliser au mieux les protections juridiques des régimes démocratiques (garde à vue, contrôle d’identité, invocation de certains amendements aux États-Unis). Nous avons des ennemis compétents à leur manière, déterminés et qui n’ont pas peur de nous, parce que nous sommes pour eux des sociétés faibles. Il est plus facile aussi de frapper la France que des États plus tenus comme la Russie ou la Chine.

C’est également une attaque symbolique. La France est une cible privilégiée en raison même de certaines valeurs qu’elle entend promouvoir. Ce n’est pas un hasard d’avoir visé des lieux de rassemblements, de foules mélangées. Daech, comme la plupart des mouvements extrémistes dogmatiques détestent ces sociétés cosmopolites fondées sur la liberté de circulation, de pensée, sur une certaine conception de la créativité culturelle et où les gens aspirent à vivre pacifiquement. Daech prône une société homogénéisée par la dogmatique religieuse. Ce sont à la fois des « sociopho­bes » : ils détestent le social mélangé et des « urbicides » : ils veulent détruire la métropole pour ce qu’elle est, un espace de diversité et de variétés sociale et culturelle.

Il y a, aussi, semble-t-il, une volonté de diviser une société déjà fracturée où les discours identitaires trouvent un certain écho…

La sociophobie, c’est une con­ception sociale très particulière qui considère le social comme une menace, et comme seul social acceptable celui de la familiarité homogène ; homogénéisé par le lien familial, par la supposée identité cul­turelle blanche et catholique, etc. Il y a dans les discours, de l’extrême droite et d’une certaine droite, une véritable phobie pour le multiculturel. Nous avons trop longtemps accepté que des idéologies de plus en plus présentes dans les médias dénoncent et brocardent en permanence les sociétés multiculturelles. Le néoconservatisme à la française participe d’un discours plus général de détestation. Je con­sidère que la dérive identitaire est très préoccupante en France. Elle a été lancée par le précédent président de la République et malheureusement nos concitoyens légitimement apeurés sont prêts à enfourcher ce cheval alors même que cette dérive est une menace pour créer une société apaisée. C’est pourtant cela notre vrai modèle de société : un modèle de diversité, de liberté, d’égalité et de fraternité. Or la fraternité est très difficilement compatible avec la dérive identitaire. Ceux qui sont pour une France purement homogène travestissent la devise républicaine. La fraternité ne se limite pas à la familiarité, c’est l’ouverture à tout le monde y compris à celui qui est le plus différent de moi.

Les terroristes de Daech sont au fait de ces fragilités. La typologie du jeune susceptible d’être retourné par Daech est pratiquement toujours un profil d’individus intégrés dans une sociabilité de méfiance. Il faut arrêter d’euphémiser une certaine réalité : il y a aujourd’hui une filière française du Djihad qui se nourrit des failles de notre système social et en particulier de sa capacité d’être fondé sur une véritable égalité des chances entre tous.

À l’intérieur, l’état d’urgence a été maintenu pour trois mois. À l’extérieur, c’est le recours à la force militaire. Mais quelles solutions déployer sur le long terme ?

Je n’ai pas d’opposition de principe à l’état d’urgence. Il faut être ferme mais ne pas tomber dans le panneau. Nous devons apprendre à vivre en permanence avec une menace. La vigilance est l’affaire de tous sans pour autant verser dans la paranoïa, de manière à ce que notre vie continue d’être un scandale pour ceux qui la détestent.

Mais il faut prendre le temps de la réflexion, de définir des actions politiques de large spectre et de longue durée dans tous les domaines (justice, police, école, accès aux biens publics, accueil de l’immigration, relation entre la métropole et leurs alentours…) et non pas choisir la carte de la guerre à l’extérieur, du délire sécuritaire à l’intérieur et de la fermeture des frontières. Ce serait donner la victoire culturelle à ceux qui nous ont agressés.

À l’extérieur, la France est embarquée, par une sorte d’idéalisme, dans des luttes où elle se trouve bien seule. Nous sommes une puissance militaire moyenne qui n’a plus tout à fait les moyens de ses ambitions. Je ne suis pas un anti-belliciste par principe – nous ne pouvions pas faire autrement symboliquement et tactiquement – mais sur le long terme, rien n’est pensable sans la diplomatie. Et la diplomatie française doit composer des alliances d’abord à l’échelle européenne. Ce qui se passe montre une fois de plus l’échec de la co­opération européenne d’abord par ce que les États n’ont pas voulu coopérer. Depuis plus de quinze ans, on privilégie en Europe l’intergouvernemental, c’est-à-dire une gestion plus ou moins conflictuelle des égoïsmes nationaux à l’échelle européenne et on a complètement dévalorisé tout ce que l’Europe pou­vait apporter en matière de grande politique collective (coopération économique, culturelle, militaire…). Nous payons cash des années d’errance européenne où personne n’a voulu construire l’Europe ; pas plus ceux qui se réclamaient d’une Europe qu’ils réduisaient à une Europe de coopération intergouvernementale que ceux qui la critiquaient et qui ont voté non au référendum européen. Pourtant, construire une véritable politique diplomatique européenne, fondée sur nos valeurs cardinales, est la seule possibilité pour peser dans un jeu diplomatique extrêmement complexe. Il faut refuser les fausses alternatives que nous proposent des acteurs comme Poutine par exemple et en réviser d’autres avec les pays du Golfe notamment.

Le terrain de combat de Daech est mondial…

Daech mène une guerre protéiforme. Elle est d’abord d’ordre géopolitique classique : c’est une guer­re d’expansion, qui veut établir une entité territoriale avec des mo­yens considérables. Cette con­quête s’épa­nouit dans le contexte très particulier de la fragilisation durable de l’Irak suite au conflit de 2003 – la responsabilité des Américains est énorme, on ne le dira jamais assez – et de la gestion désastreuse du gouvernement chiite irakien et enfin, de la déstabilisation de la Syrie après celle de la Libye. Ce contexte local perturbé est un très beau terrain de jeu pour les visées géopolitiques de Daech. Cette vision a été sous-estimée. Or Daech n’est pas Al-Qaïda, acteur de réseaux dont le but n’était pas de cons­truire un califat.

Le deuxième registre est celui de la religion. Daech est d’abord l’acteur d’une guerre de religion  interne à l’Islam. Les principales victimes sont des musulmans, en particulier les chiites. Enfin, le troisième niveau est la guerre civilisationnelle, celle des valeurs. Daech se sert de ce combat contre les valeurs des sociétés occidentales pour essayer de renforcer sa position territoriale et créer un équilibre géopolitique qui le serve. Pour eux, le monde se dégrade depuis la fin de l’obscurantisme au début du XVIIe siècle. C’est pourquoi je pense que leur société n’a aucune chance de s’imposer dans la durée. Daech finira par s’effondrer. Il faudra s’en servir et comprendre ce qu’il y a de profond dans les évolutions de ces dernières décennies et pour éviter d’amener de mauvaises réponses. Il y a des combats à mener en France contre l’extrême droite, une partie de la droite et même une partie de la gauche, contre les souverainistes identitaires et sociophobes, obsédés par le repli identitaire, politiquement porteurs de mauvaises solutions car leur diagnostic est vicié par leur idéologie. Je suis optimiste et à mon sens les attaques de Paris sont une erreur tactique de moyen terme pour Daech. Mais cette erreur tactique pourra se révéler fructueuse si nos réponses ne sont pas à la hauteur.

Propos recueillis par  Ariane Ioannides

  1. Michel Lussault est géographe, professeur à l’ENS de Lyon, directeur de l’Institut français de l’éducation et président du Conseil supérieur des programmes.
  2. L’Avènement du monde, Ed. Seuil, 2013. À lire également De la lutte des classes à la lutte des places, Ed.Grasset, 2009.