Accueil
Page précédente
A la une
Nos actions
Nos Positions
Nos publications
Nos outils
Agenda
Nous rejoindre
Page suivante
  • Nos publicationsRevue de presseIEML’invité : Lilian Thuram

    L’invité : Lilian Thuram

    SetWidth250-177thuram

    "On n'échappe pas à son éducation !"

    - propos recueillis par Jean-Michel Djian -


    Footballeur connu et reconnu (il fut notamment sacré champion du monde en 1998), ce Guadeloupéen de 38 ans décide, il y a deux ans, de raccrocher les crampons. Il entreprend alors de créer sa propre fondation et de la dédier à l’éducation contre le racisme. Il publie en ce début d’année un ouvrage remarqué, Mes étoiles noires (éditions Philippe Rey). Un livre d’histoire que l’on aurait oublié d’écrire…

     

    Les Idées en mouvement : Vous voilà engagé dans un combat contre la discrimination raciale et l’intolérance. Et vous avez, pour l’illustrer, décidé de rédiger un livre d’histoire…

    Lilian Thuram : En fait, dès le début de ma scolarité j’ai été confronté à une constante : sitôt que je voulais savoir à quelle occasion mes interlocuteurs avaient entendu parler des Noirs pour la première fois, la grande majorité me répondait « à propos de l’esclavage ». Alors j’ai voulu connaître l’histoire de mes ancêtres avant l’esclavage. J’ai donc appris. Puis je suis devenu père. Un jour, l’aîné de mes deux fils me montre un livre d’histoire pour enfants qui reproduit une vision du monde où à l’évidence les scientifiques, les philosophes et les pharaons sont tous blancs. Bref, rien n’avait changé. J’ai alors décidé d’écrire. C’est aussi simple que cela.

     

    Simple certes, mais compte tenu du poids des préjugés, vous avez dû vous entourer de précautions, non ?

    J’ai rédigé tous les portraits de Mes étoiles noires en prenant soin d’interroger les meilleurs historiens sur la question, les meilleurs spécialistes de leur discipline. Ma notoriété m’a aidé mais il a bien fallu que je travaille moi-même pour me montrer à la hauteur. Je me suis donc beaucoup documenté. De « Lucy » à « Obama », en passant par « Ésope » ou « Pouchkine », j’ai ainsi choisi de parler de plus d’une quarantaine d’hommes et de femmes noires qui ont, comme d’autres, fabriqué l’histoire du monde où nous vivons. Je suis au fond très content de mettre sous les projecteurs des hommes mais aussi beaucoup de femmes méconnus qui, de manière discrète et courageuse, ont pris leur part dans l’avènement d’un monde plus juste.

     

    Par exemple ?

    Évidemment il y a les stars : Mandela, Malcolm X ou Martin Luther King, mais il y a aussi et surtout des personnages comme Camille Mortenol, le premier « nègre » désargenté à être entré à Polytechnique en 1880, et à en sortir major, la poétesse Phillis Wheatley dont je ne connaissais que très peu l’existence mais que j’ai découverte au fur et à mesure de mes recherches : une extraordinaire célébrité dans les milieux littéraires américains du XVIIIe siècle ! Une célébrité telle, que le roi d’Angleterre George III exigea qu’on la lui présente… Et puis Toussaint Louverture. À l’heure où Haïti est frappé par le désastre que l’on sait, il convient de ne pas se contenter de regarder les événements sans savoir d’où vient ce peuple. C’est tout de même, en 1804, la première république noire à se déclarer indépendante.

     

    Pourquoi, aujourd’hui, pourrait-on lire l’histoire autrement qu’hier ?

    On n’échappe pas à son éducation, c’est tout le problème. Et pourtant, il faut la dépasser. Dans le même temps, les jeunes générations lisent l’histoire autrement : dans l’immédiateté, mais aussi dans une réalité beaucoup plus universelle qu’hier grâce à la télévision et à Internet. C’est là que l’École doit jouer son rôle. C’est à elle de casser les préjugés et de changer les imaginaires. C’est aux enseignants de sortir eux-mêmes des leurs et de regarder le monde tel qu’il est devenu : multiculturel et postracial. Il ne s’agit pas de culpabiliser mais de donner à réfléchir. Par exemple, pourquoi ne rappelle-t-on jamais qu’à l’époque de l’esclavage il existait en France son pendant, le servage ? Il faudrait simplement aider à retrouver de la curiosité pour le savoir et la connaissance, en dehors des nombreuses idées préconçues. Et ça, c’est le travail des enseignants.

    Quand j’ai découvert cette phrase de Victor Hugo, « L’Afrique, ce bloc de sable et de cendre, ce morceau inerte et passif qui depuis 6 000 ans fait obstacle à la marche universelle… », je n’en ai pas cru mes yeux. Probablement qu’à l’époque tout le monde pensait cela… Mais vous savez, l’Éducation nationale a, en 1994, jugé subversif le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. C’est la raison pour laquelle cette œuvre majeure ne figure pas dans les programmes du lycée…

     

    Vous semblez dire que l’histoire de l’Afrique est autant écrite qu’orale…

    C’est une évidence et les travaux récents des historiens le prouvent. Mais il y a plus intéressant. Savez-vous qu’en 1222, soit plus de cinq siècles avant la Déclaration des droits de l’Homme, un empereur du Mali, un certain Soundiata Keita, rédige ce que l’on appelle la charte du Manden ? Il s’agit ni plus ni moins d’un protocole de tolérance et d’humanisme proclamé par la confrérie des chasseurs de l’Empire à ses concitoyens. C’est-à-dire que des hommes et des femmes de bonne volonté créent les conditions théoriques d’une vie harmonieuse à une époque où l’empire était pros­père et pacifique. Il voulait simplement en finir avec les guerres permanentes. Le document fut découvert en 1965 et l’Unesco vient enfin, en 2009, de l’inscrire au Patrimoine mondial de l’humanité. Les choses bougent donc. Mais combien de temps va-t-il falloir pour que ce type de documents soit enseigné dans les écoles, en Afrique, comme en Europe ?

     

    Un mot sur le débat autour de l’identité nationale.

    On voit qu’il est faussé et qu’il débouche sur une autre question, celle de l’identité des Français. Mais on ne peut pas refuser le débat, c’est ma position. Il faut même réhabiliter les conflits d’idées. Nous sommes trop consensuels et c’est dangereux. Et puis nous sommes en République ! Nous devrions parfois nous rappeler, à nous Français qui sommes d’origines si différentes, que le mot « fraternité » est encore inscrit sur les frontispices des écoles et des mairies. Comment se fait-il que nous célébrions uniquement les mots « liberté » et « égalité » ? Si fraternité il doit y avoir, il faut la traiter à travers la multiculturalité, sa seule réalité sociologique objective.


    Retrouvez les Idées en mouvement sur www.iem-laligue.org


    Pour s'abonner au journal, contacter Mélanie Gallard


    Imprimer cette page
Contacts ∣ Qui sommes-nous ? ∣ Crédits ∣ Conditions d'utilisation ∣ Emploi ∣ Toutes nos vidéos ∣ Tous nos sites Internet ∣ Espace privé