Juniors associations : « Aller vers plus de confiance et moins de défiance »

Depuis plusieurs années, Mathieu Asseman, documentaliste du collège Lucie Aubrac à Tourcoing, accompagne des Juniors associations constituées par des élèves au sein même de l’établissement.

Les Idées en mouvement : Quand et comment est née la première Junior association au collège ?

Mathieu Asseman : Il y a quatre ans, Tiphanie, élève de 3e m’a sollicité pour me faire part de sa volonté d’aider les gens de son quartier, dont certains, issus de familles défavorisées, avaient du mal à subvenir aux besoins de leurs enfants. Bien que très volontaire, cette jeune élève ne savait pas vraiment comment leur venir en aide. Après discussion, je découvre qu’elle aime beaucoup danser avec ses amies et nous évoquons l’organisation d’un spectacle afin de récolter quelques fonds. Comme je la voyais motivée par son projet, je lui ai proposé de lui donner corps en montant une Junior association. Nous nous sommes tournés vers la fédération de la Ligue de l’enseignement du Nord pour obtenir les informations nécessaires, et c’est ainsi qu’elle a créé avec deux amies l’association « C’est pas juste un spectacle ».

À la fin de l’année scolaire, elle a souhaité passer le relais associatif à l’un de ses amis, Westley, scolarisé en SEGPA. Celui-ci n’aimait pas du tout danser mais adorait cuisiner. Il a donc repris la présidence de la Junior association, en a transformé le projet avec de nouveaux camarades : « C’est pas juste un spectacle » est devenu « Les Cuistots du cœur » !

Cette initiative et le choix de se structurer en Junior association ont-ils fait des émules parmi les autres élèves ?

Le dispositif Junior association commence à être connu dans l’établissement. En 2011, trois autres groupes d’élèves, qui ne se connaissaient pas forcément, nous ont sollicités parce qu’ils souhaitaient créer leur propre Junior association, à partir de projets très différents. Ont ainsi vu le jour : « Soso junior », « L’âge n’a pas d’âge », et « Animo’ciation ». L’année dernière, nous comptions donc quatre Juniors associations, qui rassemblent près de 30 jeunes. Une cinquième, « De fils en aiguilles », est en phase d’élaboration.

Au début, on craignait que le cadre associatif soit perçu comme lourd et compliqué. Il n’en est rien, au contraire. Les documents à remplir, les fonctions à assurer, le dossier à défendre… autant d’étapes qui donnent de la valeur à leur projet et à leur investissement. Ce sont aussi des signes tangibles de la confiance que les adultes leur accordent.

En outre, les élèves ne sont pas là pour faire de la figuration. Une des premières choses que nous leur expliquons, c’est que rien ne se fera si eux ne font rien. Dans cet espace d’auto-organisation, ils apprennent que l’autonomie laissée par les adultes n’est pas un « abandon » mais une forme d’accompagnement.

Que peut apporter un dispositif tel que la Junior association à votre collège ?

Classé au titre du programme Éclair, notre établissement se situe dans ce qu’il est convenu d’appeler un milieu défavorisé et il accueille des élèves qui cumulent un certain nombre de difficultés économiques, sociales… Dans ce contexte particulier, notre équipe pédagogique est consciente du défi qu’elle doit relever afin d’aider ces élèves à trouver, au sein même de notre établissement, un certain nombre de repères pour se construire comme personne et comme citoyen.

Nous avons récemment réécrit notre projet d’établissement et tenté d’y intégrer cette dimension émancipatrice, en réfléchissant au mode de « vivre ensemble » que nous souhaitions développer. Dans ce sens, nous avons fait le choix de créer des espaces d’expression, d’autonomie et d’initiative pour les élèves : travail autour de la fonction de délégué de classe, formation de médiateurs pour une résolution non violente des conflits, mise en place d’un conseil consultatif du collège et d’un « service civique collégien »… et bien entendu les Juniors associations.

Pourquoi ce choix d’accompagner des Juniors associations ?

En investissant un lieu tiers mais au sein de l’école, nous misons sur le fait que le périscolaire ne doit pas nécessairement être externalisé et qu’il peut exister, dans le cadre scolaire, des espaces de parole, d’initiative et d’autonomie. Nous faisons le choix de ne pas nous enfermer dans la dichotomie éducatif/récréatif : nous parions sur le fait que ce qui se joue dans ce lieu tiers ne sera pas sans répercussion sur les autres et que des passerelles pourront naître et faire sens pour les jeunes. Nous avons notamment constaté que les compétences relationnelles développées au sein de ces associations sont facilement transférables dans le cadre scolaire, et nous veillons à ce qu’elles soient évaluées à travers le socle commun.

Mais plus que les compétences, c’est surtout un certain nombre de valeurs qui sont mises en jeu : la solidarité, le respect, la coopération… Les élèves apprennent à travailler en groupe et même quelquefois à dépendre les uns des autres. Ces valeurs, nous les retrouvons non seulement au sein d’une Junior mais également entre les Juniors (« Les Cuistots du cœur » qui réalisent une opération « Master chef » pour « Soso junior », par exemple). On cons­tate également l’impact positif qu’il peut y avoir sur les autres élèves du collège en fin d’année, lorsque la mini-entreprise de notre option DP3 (découverte professionnelle) a choisi de faire don de ses bénéfices à l’une des Juniors associations du collège.

Les Juniors associations sont donc une réussite pour la vie du collège…

Pour la vie du collège et pour les élèves avant tout. Contrairement à ce que laisse souvent entendre le discours ambiant, les jeunes ne sont pas individualistes, ils ne vivent pas tous dans un monde virtuel. Ils ont des projets, des rêves et des passions… La Junior association offre un cadre rassembleur dans lequel ce ne sont pas les adultes qui proposent un projet, mais bien les jeunes. Notre rôle est d’ouvrir cet espace dans lequel il est possible de réaliser des projets. Dans une société où il est si simple d’abandonner, de se résigner, les jeunes ont besoin de trouver des oreilles encourageantes et bienveillantes.

Dans la tradition de l’éducation populaire – sans doute plus que celle de l’Éducation nationale – nous leur proposons de faire là une expérience basée sur l’apprentissage actif, la participation, le droit au tâtonnement et même à l’erreur. Nous cherchons à développer une volonté citoyen­ne de participation et à lutter contre l’apathie ambiante.

Quel bilan dressez-vous alors que vous entamez la 5e année avec les Juniors associations ?

Cette expérience, toute originale qu’elle soit, reste modeste. Mais nous repérons d’ores et déjà que les élèves concernés y vivent une expérience riche et émancipatrice, qu’à travers elle ils devien­nent acteurs et auteurs. Par ailleurs, nous avons constaté que les Juniors associations contribuaient à améliorer le climat général de l’établissement, les relations entre les élèves et les enseignants et personnels, et à l’ouvrir vers l’extérieur. Et que cela change aussi le regard qu’on peut porter sur ces jeunes pour aller vers plus de confiance et moins de défiance.

Propos recueillis par Olivier Bourhis et Mélanie Gallard

 

Le Réseau national des Juniors associations en quelques mots :

Alors que la création d’associations loi 1901 est réservée dans la pratique aux majeurs, le RNJA permet aux jeunes de 12 à 18 ans de se regrouper autour d’une idée, d’un projet, ou tout simplement d’une envie d’agir, dans une démarche qui comprend des avantages équivalents : la Junior association.

Elle permet aux jeunes de bénéficier d’un accompagnement méthodologique, de gagner en crédibilité auprès des partenaires de leurs projets, de gérer un compte bancaire en toute autonomie et d’être assurés dans leurs activités.

Créé en 1998, le RNJA a déjà accompagné plus de 4 000 projets, soutenus par un réseau de 140 relais départementaux partout en France, tous convaincus que l’exercice concret de responsabilités dans un cadre collectif est une des conditions de l’épanouissement de la citoyenneté.

Le RNJA mène actuellement un travail de développement du dispositif auprès des établissements scolaires.

Pour en savoir plus : www.juniorassociation.org

 

Interview publiée dans le journal « Les Idées en mouvement » n°206 – février 2013