« Il faut construire un réseau européen »

p11-Carlo_TestiniSi l’éducation populaire en Italie n’a pas de lien avec l’école et l’éducation formelle comme en France, elle garde de ses origines une identité très politique. Carlo Testini, directeur du secteur culturel d’Arci, mouvement d’éducation populaire, nous explique sa réalité aujourd’hui et les défis à venir de son organisation.

Les Idées en mouvement : Quelle est la place de l’éducation populaire en Italie ?

Carlo Testini : Aujourd’hui en Italie, la notion d’éducation populaire n’a pas vraiment de résonance. Elle en a eu à une période plus complexe de notre histoire et de notre développement : après la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 60, quand les classes les plus pauvres se sont émancipées. Les nombreux mouvements pédagogiques de l’épo­que sont nés de l’affrontement entre la culture laïque, de gauche et la culture religieuse, conservatrice des partis du centre droit. Il n’y a pas eu de véritable mouvement organisé des enseignants qui auraient promu le concept d’éducation populaire mais des enseignants qui ont soutenu l’enseignement libre dans un contexte social et culturel particulier.

Existe-t-il malgré tout un lien entre l’école et l’éducation populaire ?

Non, malheureusement, il n’y a aucun lien. De nombreuses écoles proposent des activités culturelles connexes à l’éducation formelle mais elles sont financées par les familles. En Italie, on parle surtout de formation continue, ce qui est encore différent du con­cept d’éducation populaire qu’Arci promeut dans son réseau. Nous partons du principe qu’il est nécessaire d’améliorer la « capacité culturelle » des personnes pour les rendre plus indépendantes et surtout pour être les protagonistes de la (leur) société. Le cinéma, le théâ­tre, la lecture, les processus de créa­tion en général, peuvent être des outils efficaces dans la formation et la promotion de l’éducation populaire.

La vie coopérative semble en revanche assez développée en Italie. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

En Italie, à la fin du XIXe siècle et au début des années 1900, ont été bâties de nombreuses « sociétés ouvrières » par les travailleurs des grandes industries du nord et par les paysans du sud du pays. Ces « sociétés de secours mutuel » étaient à la fois un lieu d’assistance et de soutien pour les personnes les plus pauvres mais aussi un lieu de rencontres où il était possible de discuter librement de politique. Les mouvements civiques se sont organisés. Les « maisons du peuple » se sont développées à la même période, construites par les travailleurs, et abritaient coopératives de con­som­mation, sièges de partis de gauche, bureaux syndicaux, lieux culturels, de loisirs et de sports. Pour la plupart liées aux mouvements de gauche, elles ont été, pendant les 20 ans du régime fasciste, fermées ou transformées en sièges du « fascio ». Après la libération en 1945, elles ont été rouvertes et les travailleurs ont réinvesti ces lieux. Pour rendre le mouvement associatif plus fort, il a fallu construire un réseau regroupant toutes ces expériences. Arci est née en 1957 en associant les structures proches des partis communistes et socialistes. Dès lors, ces mouvements associatifs et coopératifs  se sont beaucoup renforcés. Aujourd’hui, ces différents secteurs sont autonomes mais il subsiste  encore des structures où siègent les associations, les syndicats et les coopératives.

Quels sont les défis auxquels est confrontée Arci aujourd’hui ?

Nous sommes actuellement en train de repenser notre action politique et notre organisation. Nos défis sont si grands qu’il nous faut utiliser tous les outils des associations et de l’entreprise sociale pour renforcer notre projet d’éducation populaire et peser sur la transformation de la société. Au cours des deux dernières décennies, Arci a maintenu ces formes historiques d’associations liées aux loisirs, à l’accès à la culture. Parallèlement, nous avons développé de nombreuses activités liées à la protection des droits de la personne. La bataille pour les droits des migrants est devenue le symbole de l’engagement d’Arci 1 en ce sens. Toujours à la recherche d’un modèle de société juste et durable, nous soutenons les réseaux de la Méditerranée et de l’Europe œu­vrant pour la protection des droits de l’Homme : accès à la culture, à la citoyenneté, à la sexualité, droits à la tolérance y compris religieuse, lutte contre les inégalités et les mafias. Tout ce travail n’est possible qu’avec le concours des autres grandes organisations d’éducation populaire qui partagent ces valeurs, comme la Ligue de l’enseignement en France 2. Un de nos objectifs communs est la promotion d’une parole associative progressiste pour la construction d’une société civile organisée et autonome au niveau européen et mondial.

Propos recueillis par  Ariane Ioannides

  1. Arci a récemment interpellé l’Union européenne sur le drame des réfugiés. Son communiqué « Arrêtons immédiatement le massacre ! L’Europe naît ou meurt en Méditerranée » a été signé par de nombreuses organisations en Europe dont la Ligue de l’enseignement. Dix propositions sont formulées pour sortir de l’urgence. Une mobilisation internationale a eu lieu lors de la journée mondiale des réfugiés le 20 juin. 2. Depuis les congrès de Chianciano et Toulouse en 2010, les relations avec la Ligue de l’enseignement se sont renforcées. Les deux mouvements se retrouvent régulièrement au Forum social européen. Depuis 2012, des « parcours de collaboration » bilatéraux ont lieu autour de thèmes comme l’environnement, la culture, la laïcité… Les fédérations de la Ligue de l’enseignement du sud de la France ont notamment accueilli la « Caravane antimafia », un projet d’Arci pour bousculer les clichés « cinématographiques » des jeunes et les sensibiliser aux systèmes illégaux mis en place par la mafia.

Arci, la solidarité en héritage

Arci (Associazione ricreativa e culturale italiana) – Association récréative et culturelle italienne –, est le plus important mouvement d’éducation populaire italien. Née en 1957 à Florence à partir d’un projet de défense et de valorisation de l’expérience associative des « maisons du peuple » et des « sociétés de secours mutuel », son histoire et ses valeurs s’ancrent dans les racines des expériences de la mutualité au XIXe siècle, et croisent celles du développement de la solidarité et de la société civile italiennes.

L’association est autofinancée par ses membres. Elle intervient dans la promotion et le développement des associations fédérées, le soutien au tiers-secteur, à l’économie sociale, la lutte contre les exclusions sociales, la solidarité internationale, le service civique et le volontariat…

Arci fédère 5 000 cercles et un million de membres. Un cercle s’appuie sur une commune, un quartier ou une région. Parmi ces cercles, 2 000 sont centrés sur des activités culturelles. D’autres cercles constituent les laboratoires actifs d’une « socialité participative ». Ils s’engagent contre le racisme, pour l’insertion sociale des personnes en situation de handicap physique et mental, pour les droits des prisonniers, pour les droits des homosexuels, etc. Parallèlement, Arci monte des projets de solidarité internationale dans les territoires palestiniens, à Cuba, aux Philippines, au Brésil, au Mozambique… et participe de manière très active aux Forums sociaux européens. Enfin, chaque été, Arci organise son université populaire d’été dans la région de Florence à Cecina mare début juillet.

www.arci.it