Fermeture et repli sur soi : la fin du rêve français ?

SER3Entretien avec Esther Benbassa*

La tendance au repli sur soi qui marque la France depuis plusieurs dizaines d’années, et dont atteste la vigueur de l’extrême droite, n’est pas qu’un phénomène social et politique. Elle renvoie aux incertitudes d’une société qui a du mal à faire vivre le rêve qu’elle a su, un jour, incarner. Dans son dernier livre (De l’impossibilité de devenir français, 2012), Esther Benbassa revient sur ce phénomène qui constitue une inflexion majeure de l’histoire de notre pays.

Vous écrivez dans votre dernier livre qu’on ne sait plus « fabriquer des Français ». Que voulez-vous dire exactement ?

Cette formule renvoie à deux réalités qui s’articulent et se complètent. La première, la plus immédiate, c’est un ensemble de politiques publiques ayant pour enjeu explicite ou implicite de compliquer la tâche aux étrangers qui entreprennent une démarche de naturalisation. Lourdeurs administratives, inflation du nombre de pièces et durcissement des critères d’admission, pouvoir discrétionnaire donné aux préfets, les exemples sont nombreux et touchent toutes les catégories, des étudiants qui ont fait leurs études en France aux travailleurs installés depuis des décennies.

La seconde réalité participe d’une histoire plus longue, d’un mouvement engagé depuis quelques décennies et qui est d’une certaine façon plus inquiétant, parce qu’il est moins réversible. Il touche à la fermeture sur soi-même d’une société inquiète, incertaine, aujourd’hui abattue par la crise mais plus profondément touchée dans son moral depuis plusieurs dizaines d’années. Une société qui, fondamentalement, a du mal à se représenter son propre avenir. Et qui, par voie de conséquence, a du mal à faire rêver, aussi bien sa jeunesse que celle qui vit ailleurs. Tout au plus parvenons-nous à faire rêver les touristes ou à faire vivre le souvenir de rêves anciens, à la façon du film Midnight in Paris.

Le revers de la fermeture serait alors, pour paraphraser les économistes, une « perte d’attractivité » ?

Oui. Prenez les États-Unis, une société qui elle aussi se débat dans les difficultés, qui est aujourd’hui traversée de tensions sociales et s’interroge sur son modèle de développement. Malgré tout cela, le rêve américain continue à vivre, à animer les destins et à nourrir l’espoir des jeunes du monde entier. La France a su jadis incarner un autre rêve, et c’est sa capacité à faire rêver qui est mal en point. La rancune et le mal-être qui dominent aujourd’hui ne sont que l’aboutissement de ce qu’il faut bien appeler un déclin culturel. On fabrique moins de rêve aujourd’hui. On fabrique de moins beaux rêves.

Si l’on revient à la question de l’immigration qui est le thème de cet entretien, il faut oser le dire : cette incapacité à faire rêver n’est pas sans conséquences. Quand on a des ambitions, ce n’est pas en France qu’on vient. Je l’ai vu à l’université il y a quelques années, quand j’enseignais à la Sorbonne : parmi nos étudiants marocains, certains avaient été recalés à l’université de Rabat.
D’autres ne viennent en France que parce que l’université est gratuite. C’est un choix par défaut. Cela nous conduit à une immigration déséquilibrée : une immigration pauvre, comme dans tous les pays riches, mais sans réelle immigration d’élites, à la différence des États-Unis notamment. Or cette deuxième dimension est essentielle, aussi bien pour enrichir un pays (Picasso, Marie Curie…) que pour offrir des modèles d’intégration.

En cela les maux propres de la France et son problème avec l’immigration se retrouvent : ils renvoient à une fermeture sur soi des élites, qui font tout pour ne pas se renouveler et se ferment aussi bien aux Français les plus modestes et à ceux issus de l’immigration qu’aux migrants. Entre le malthusianisme des grandes écoles et la qualité dégradée de l’université, il n’y pas guère d’espace par où se faufiler dans les cercles de la réussite. Et tout cela s’inscrit dans la perspective plus globale d’un pays qui n’aime pas sa jeunesse, la condamne à des statuts précaires, à vivre dans des conditions dégradantes, la condamne à ne pas pouvoir percer. La relation aux immigrés s’inscrit ainsi dans un problème général de rapport à l’avenir, à la jeunesse. Et ce rapport crispé à l’avenir contribue en retour à dégrader l’image de la France, à éroder le rêve français.

Que faire ?

Vous l’aurez compris, la question n’est pas seulement de rompre avec des politiques inspirées plus ou moins directement par la concurrence entre la droite et le Front national. Elle est de faire respirer notre société et de lui donner confiance et espoir. C’est d’un véritable projet politique que nous avons besoin, qui passe par une politique de la jeunesse, une politique de la ville.

Si l’on veut être plus précis, on peut identifier quelques pistes précises, l’université et l’accueil des étudiants étrangers par exemple. Mais cela amène à poser des questions de fond comme la qualité de l’enseignement universitaire, mais aussi à ouvrir des dossiers brûlants, comme la quasi-gratuité des frais d’inscription : si c’est la seule raison qui amène des étudiants à choisir la France, alors on peut s’interroger, sachant par ailleurs qu’elle contribue à nourrir un système à deux vitesses où les meilleurs étudiants filent ailleurs quand ils en ont la possibilité.

Deuxième piste, une valorisation culturelle qui passe aussi par une politique plus ambitieuse pour accueillir des artistes. Il ne s’agit pas de faire venir des touristes, même si c’est une activité respectable, mais bien de redonner à notre pays l’aura, le dynamisme qu’il a perdu. Au-delà, il s’agit de revaloriser la France, d’oser faire vibrer des rêves. Mais revaloriser la France,
ce n’est pas la refermer, c’est au contraire lui donner la force de s’ouvrir et d’attirer la jeunesse du monde. Le néonationalisme qui se donne comme un projet politique n’est en fait qu’une façon de colmater les brèches. Produire français, acheter français… Les politiques de tout bord ont les yeux rivés vers Marine Le Pen, alors qu’elle distille le découragement. Ce n’est pas en s’alignant
sur son discours que l’on recréera de l’espoir.

* Esther Benbassa est vice-présidente de la commission des lois du Sénat et enseigne à l’Ecole pratique des hautes études. Arrivée en France à l’âge de 22 ans, elle suit depuis vingt ans l’évolution des politiques d’accueil des étrangers. Elle a récemment publié De l’impossibilité de devenir français (Les Liens qui libèrent, janvier 2012). Entretien paru en mars 2012 dans le dossier « quelle politique de l’immigration ? »