Dons : les donateurs généreux mais vigilants

crédit photo : Solidarité Laïque

Dans un contexte difficile, les dons privés aux associations n’enregistrent aucun recul notoire en France. Cette générosité se double cependant d’une exigence accrue de contrôle et de transparence. Le sentiment de solidarité n’est pas mort, mais il privilégie la proximité et s’accompagne d’une défiance croissante envers les acteurs traditionnels.

 

«Le don n’est pas un produit de luxe. En réalité, c’est même pres­que un produit de première nécessité ! Lorsque les budgets se réduisent et qu’il faut faire des choix, ce n’est pas lui qui sort en premier du panier familial. Au contraire, le don résiste assez bien. On se prive plutôt de quelques sorties culturelles. Tout indique que lorsque l’on a pris l’habitude de donner à des causes, cela fait partie des besoins primaires… » Pour Antoine Vaccaro, président du Centre d’étude et de recherche sur la Philanthropie (CerPhi), le don connaît aujourd’hui en France « une légère stagnation », mais certainement pas une crise.

Ce que confirme la dernière livraison du baromètre de la générosité qui chaque année mesure « l’évolution des dons des particuliers aux grandes associations et fondations » (1) : en 2014, les dons aux associations et fondations d’in­térêt général ont progressé de 2,4 % ; la part faite par prélèvements automatiques augmente de 4 points, représentant désormais 41 % ; les donateurs français sont très fidèles (93 % d’entre eux), le nombre de premiers donateurs accusant, lui, un recul sensible (7 % contre 8,6 % en 2013) ; enfin, les collectes par Internet connaissent une progression significative : + 17 % en 2014 (voir encadré sur le crowdfunding).

Qui donne ? Les femmes sont un peu plus nombreuses et les personnes diplômées d’au moins Bac+3 sont surreprésentées par rapport à leur part de la population d’ensemble. Autre fait notable, « la montée des dons issus des personnes déclarant plus de 45 000 euros nets d’impôts par an et la baisse des dons émanant des personnes déclarant moins de 15 000 euros net par an, remarque Antoine Vaccaro. Ceux qui sont plus fortunés donnent plus : 20 % des foyers donnent environ 50 % des dons. Parmi eux, des personnes donnent pour échapper à l’ISF. »

En France, seuls les organismes d’intérêt général sont autorisés à émettre un reçu fiscal ouvrant droit à une réduction d’impôt sur le revenu. De quoi susciter l’intérêt des plus argentés. « On observe une montée en puissance de la grande philanthropie : on sort des dons manuels qui se font directement par chèque ou virement et on passe à des actes notariés, note Antoine Vaccaro. De plus en plus de personnes s’y consacrent, créant leur propre fondation, leur fonds de dotation ou rejoignant des “fondations abritantes”. Ces structures permettent de choisir le lieu où l’on passe son don et d’avoir une ombrelle qui donne la reconnaissance d’utilité publique et permet de se décharger des tâches administratives. »

Grands bourgeois ou pas, intéressés ou non, les donateurs continuent d’avoir leurs causes préférées. Et là, c’est la proximité qui prend le dessus, exception faite des pics lors des situations d’urgence, type séisme, tsunami, etc. L’aide et la protection de l’enfance (citée par 38 %), la lutte contre l’exclusion (31 %) et le soutien à la recherche médicale (30 %) figurent en tête des priorités énoncées par les sondés. L’aide aux victimes de guerre (7 %), aux populations des pays du Sud (5 %), aux réfugiés et demandeurs d’asile (2 %) sont, eux, les derniers.

L’accès à l’enseignement ne recueille lui que 16 %, à peine plus que la protection des animaux (14 %). Un classement a priori inquiétant pour un enjeu si décisif mais qui n’a rien de rédhibitoire. À Solidarité Laïque, la collecte de fonds a progressé de 9 % entre 2013 et 2014, atteignant l’an dernier la somme de 1,9 million d’euros. Pour irriguer des projets en France et à l’étranger portant sur l’éducation à l’école mais aussi l’éducation populaire ou la lutte contre l’exclusion. « Nous ne sommes pas sur des demandes urgentistes, nos démarches se font sur le long cours, ce sont des program­mes de 3 à 10 ans » explique Majda Devienne, responsable du développement des ressources à Solidarité Laïque. Pour elle, le succès de la mobilisation tient donc à trois aspects essentiels : « Nous devons être pédagogues, concrets et transparents, c’est ce qu’attendent nos contributeurs. On est dans une démarche relationnelle visant à les impliquer le plus possible. Il s’agit de jouer la proximité et de sortir le don d’un geste ascendant ou descendant pour faire en sorte qu’il se traduise en action. »

Le contrôle du don, critère essentiel

Le dernier « Baromètre de la confiance » (2) du Comité de la Charte indique que plus d’un Français sur deux fait confiance aux associations et fondations mais que pour 76 % d’entre eux, le fait qu’elles soient contrôlées est un critère essentiel.« Le con­trôle et la transparence sont les deux piliers de la confiance », confirme Nathalie Blum, directrice générale du Comité de la Charte. Créée en 1989, cette organisation dont l’objet est de « s’assurer que le don va à la cause et que l’argent collecté est utilisé conformément à l’appel qui a été fait » a donné son agrément à 84 organisations. « Nous avons plus de 200 points de contrôle, explique la directrice générale. Nous disposons de contrôleurs bénévoles spécifiquement formés à la Charte et aux outils du Comité. On intervient sur les organisations qui nous contactent volontairement. Il y a un contrôle et si les éléments de con­fiance sont réunis, le Comité délivre un agrément pour trois ans qui donne la possibilité d’utiliser le label “Don en confiance”. Durant cette période, l’organisation demeure sous surveillance et sous contrôle permanent. » Un processus rigoureux qui correspond aux attentes exprimées par le public et les donateurs. Dans un climat de défiance grandissante face aux syndicats (61 % ne leur font pas confiance), médias (72 %) et partis politiques (86 %). Les donateurs leur préfèrent, et de loin, les associations de défense des consommateurs (80 % leur font confiance), les collectivités locales (68 %) et les entreprises (61 %). Ou quand les donateurs signalent, eux aussi, la crise de la démocratie…

« Il y a aujourd’hui un désengagement de l’État sur les financements aux associations qui ont de plus en plus besoin d’aller chercher de l’argent ailleurs, note Nathalie Blum. Par ailleurs, il y a effectivement une chute de la confiance du public dans les institutions publiques et les pouvoirs publics. On le cons­tate, on ne le commente pas politiquement. »

Emmanuel Riondé

1 « Baromètre de la générosité 2014 », réalisé par TNS-Sofres pour France Générosités.
2 « Baromètre de la confiance-Vague 7 », réalisé par TNS-Sofres pour le Comité de la Charte.