Cours de morale non confessionnelle : l’expérience belge

bd_2014_avignon-5panoNadia Geerts (1) est une militante laïque belge. Maître-assistante en philosophie à la Haute école de Bruxelles, elle a enseigné pendant 20 ans la morale non confessionnelle dans l’enseignement secondaire. Petit résumé sur ces cours en vigueur chez nos voisins depuis 1958.

 

Depuis le Pacte scolaire de 1958, les établissements scolaires publics – « officiels », selon la terminologie belge – ont l’obligation d’organiser, pendant toute la scolarité obligatoire, des cours de religion et de morale non confessionnelle, et ce, à raison de deux heures par semaine.

Concrètement, les parents – ou les élèves eux-mêmes s’ils sont majeurs – doivent donc choisir entre six cours différents. Il s’agit des cours de religion catholique, protestante, orthodoxe, islamique et israélite et du cours de morale non confessionnelle. Ce choix peut être modifié à chaque début d’année scolaire.

Rappelons en effet que la Belgique, contrairement à la France, reconnaît et finance les cultes, parmi lesquels la « laïcité organisée ». Outre les six déjà cités, il y a encore l’anglicanisme et, depuis peu, le bouddhisme.

Une formation morale pour développer l’esprit critique

À l’origine, ce cours fut mis sur pied pour répondre à la demande de parents qui ne se réclamaient d’aucune confession religieuse et souhaitaient voir dissociées la morale et la religion, contre l’idée, prévalant encore durant la première moitié du XXe siècle, selon laquelle seule la religion permettait d’inculquer une morale aux enfants.

Ainsi, le programme du cours de morale non confessionnelle décrit l’esprit de ce cours de la manière suivante : « Dans un esprit de fraternité, de tolérance et avec un souci constant d’objectivité, le cours de morale à l’école primaire exercera les enfants dont les parents se réclament d’une forme de pensée laïque à résoudre leurs problèmes moraux sans se référer à une puissance transcendante ni à un fondement absolu par le moyen d’une méthode de réflexion basée sur le principe du “libre examen” » 2. Il privilégie les trois objectifs suivants : formation de l’esprit critique, entraînement à la communication et pratique de la coopération.

Au niveau secondaire, les termes du programme et la méthode de réflexion mobilisée sont les mêmes. Le cours de morale se propose ainsi « d’amener les adolescents à un état d’autonomie et de disponibilité, qui leur permette d’aboutir à des prises de position personnelles et responsables, dans tous les cas où, confrontés à des problèmes tant individuels que sociaux, ils se trouvent dans l’obligation de faire un choix. Dans cette perspective, la formation morale se présente comme un entraînement à la prise de décision. » 3. Le cours de morale non confessionnelle vise donc le développement de l’esprit critique, dans une perspective de libre examen et de refus de tout dogmatisme, dans le but de permettre la prise de décision et d’orienter l’action.

En parallèle… des cours de morale religieuse

Apprendre à penser par soi-même, en d’autres termes, constitue le but ultime de ce cours. Dans cette perspective, on peut s’étonner que ce cours soit organisé en parallèle avec des cours de religion visant à inculquer une morale religieuse aux élèves. En effet, dans la perspective laïque qui est la mienne, l’école officielle ne devrait pas contribuer à l’édification religieuse des élèves qu’elle accueille. Qui plus est, ne devrait-on pas considérer que penser par soi-même est une compétence digne d’être développée chez tous les élèves, quelles que soient leurs convictions religieuses éventuelles ?

C’est pour ces deux raisons que, depuis quelques années, des voix s’élèvent en Belgique pour réclamer le remplacement de ces cours très improprement appelés « philosophiques » par un cours commun à tous, dont le programme du cours de morale non confessionnelle pourrait utilement servir de base à la construction. En effet, de la première année de primaire à la dernière année de l’enseignement secondaire, le cours de morale est un espace de réflexion et d’échange réellement privilégié. Les thèmes traités sont très divers : de « Faut-il suivre la mode ? » à « Faut-il toujours dire la vérité ? » en passant par « L’homme est-il un animal comme les autres ? » ou « Peut-on critiquer les religions ? ». Le cours de morale peut aussi débattre du mariage homosexuel ou du suicide assisté. Même si en Belgique les lois ont été promulguées, les élèves n’en comprennent pas forcément la légitimité.

Combler une lacune importante en France

Comme le rappelait Vincent Peillon : « Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper car le point de départ de la laïcité, c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix. »

Qu’il s’agisse de l’actuel cours de morale non confessionnelle belge ou du cours de morale laïque français, il s’agit d’éviter à toute force le piège du moralisme, autrement dit cette posture dogmatique qui prétend affirmer « d’en haut » ce que sont le bien et le mal, le juste et l’injuste. Un bon cours de morale ne saurait apprendre que penser, mais devrait en revanche impérativement apprendre à penser. Il s’agit, autrement dit, de donner des outils aux élèves pour qu’ils soient capables de développer leur autonomie individuelle et leur esprit critique, et ce dans une perspective d’action. En effet, la finalité ultime d’un tel cours n’est pas de fabriquer des encyclopédistes coupés du réel, mais de favoriser l’émergence d’une pensée tournée vers l’action. À cet égard, on peut regretter, me semble-t-il, que le système français n’ait jusqu’ici prévu qu’un cours d’instruction civique en primaire, et un cours de philosophie en terminale. Entre les deux : rien. Et ce, à un âge où les adolescents sont traversés et parfois profondément bouleversés par des questions existentielles, et où leur jugement moral autonome se construit et s’affine, comme l’a bien montré le psychologue américain Lawrence Kohlberg.

Prendre à bras-le-corps la question du « vivre ensemble »

C’est pour cette raison que je salue l’initiative de Vincent Peillon, qui, si elle réussit à éviter le piège du moralisme énoncé plus haut, pourrait bien combler une lacune importante dans la formation des adultes de demain.

Vincent Peillon a, en outre, clairement motivé sa proposition par, entre autres choses, la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme dans le milieu scolaire. Je vois donc dans son projet une tentative de prendre à bras-le-corps la question du « vivre ensemble », qui traverse la France comme la Belgique. Pour simplifier, on peut dire que la Belgique répond à cette question par la polarisation, le cloisonnement, la segmentation – chacun dans son cours « philosophique », et à la sortie, on sera capable de vivre ensemble – et que la France y a jusqu’ici répondu en évacuant la question de la morale – religieuse ou non – de la sphère scolaire. Il est peut-être temps d’expérimenter une troisième voie : celle d’une morale laïque pour tous, non qu’elle serait irréligieuse, mais qu’elle viserait au développement de l’autonomie de jugement de chacun, indépendamment de tout corpus dogmatique.

Nadia Geerts

1. Nadia Geerts anime son blog : http://nadiageerts.over-blog.com
2. et 3. L’intégralité de ces programmes est disponible sur le site de la Restode (Réseau d’enseignement organisé par la fédération Wallonie-Bruxelles) : restode.cfwb.be

Article paru dans le dossier « A-t-on besoin de morale laïque » – « Les Idées en mouvement » – décembre 2012