Consommation collaborative, une économie du partage

bd_2014_avignon-2Nous assistons actuellement à une véritable co-révolution : covoiturage, couchsurfing, coworking, crowdfunding, troc ou encore peer-to-peer et co-création sont autant de facettes d’une nouvelle économie dont la créativité renouvelle progressivement notre quotidien. Quels en sont les ressorts ? Pourquoi se développe-t-elle si rapidement ? Qui consomme ainsi ? Et quelles perspectives cela ouvre-t-il ?

Tout a commencé par un livre What’s Mine is Yours dont le message a fait le tour du monde en démocratisant le terme « consommation collaborative ». Son auteur, l’Anglaise Rachel Botsman (1), analyse en détail l’émergence d’un nouveau mode de consommation. Si Internet a bouleversé nos modes d’achat, nous assistons aujourd’hui à une « croissance exponentielle des formes de revente, de location, de partage, de troc, d’échange, permise par les nouvelles technologies et notamment les technologies peer-to-peer » explique- t-elle en analysant la multiplication des sites Internet sur lesquels les consommateurs échangent, louent ou achètent entre eux toutes sortes d’objets, de lieux, de services ou même de savoir-faire.

Privilégier l’usage sur la propriété

Mutualisation en réseau des ressources possédées par chacun et optimisation des usages sont au cœur de ces nouveaux services qui, fondamentalement, remettent au goût du jour des logiques très anciennes : si la colocation et le covoiturage ne sont pas des concepts nouveaux, ceux de couchsurfing, de crowdfunding, de coworking, de colunching et bien d’autres « co » le sont beaucoup plus. Aujourd’hui, les principes de troc, de don et d’échange sont renouvelés par le pair-à-pair (P2P), une technologie informatique qui permet aux ordinateurs de communiquer en réseau, d’être à la fois client et serveurs et de partager ainsi simplement des contenus multimédia (fichiers, musiques, films, téléphonie, etc.) via Internet. Le système fonctionne d’autant mieux que le nombre d’ordinateurs (de nœuds) est important dans le réseau, rendant ainsi plus facile le partage de fichiers très demandés.

En favorisant l’usage sur la propriété et en déplaçant les modes de consommation d’un réflexe d’achat neuf en magasins à des solutions d’emprunt, de location ou d’achat d’occasion entre particuliers, ces nouveaux réflexes sont de nature à favoriser une économie plus durable. Aussi est-il possible de différencier plusieurs types d’initiatives, à commencer par celles qui favorisent l’usage partagé et transforment les biens en services. Dans cette approche servicielle, les « fournisseurs d’accès » sont tantôt des organisations (privées ou publiques), tantôt des particuliers propriétaires qui optimisent et rentabilisent l’usage de leurs possessions.

Exemple type : l’autopartage. Les statistiques indiquent qu’une voiture reste à l’arrêt entre 92 et 95 % du temps. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas optimiser son taux d’usage ? Les particuliers peuvent donc utiliser des sites comme Buzzcar, Drivy, De­ways, Livop ou encore Voiturelib pour louer leur voiture quand ils ne l’utilisent pas. Avec le réseau Citiz, Mobizen ou Autolib (à Paris, et maintenant Bordeaux) le principe reste le même avec une structure privée qui met à disposition une flotte de voitures aux particuliers.

Viennent ensuite les dynamiques participatives d’achats groupés ou de financement collaboratif qui rendent possible la réalisation d’un projet. Des associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap) à la finance participative, en passant par les dynamiques de production inspirées des logiciels libres ou de l’économie coopérative, les initiatives regroupées ici reposent sur le partage d’un objectif commun entre les différents contributeurs.

Ainsi, MyMajorCompany, Ulule, KissKissBankBank, BulbinTown, Particeep, Wiseed, Bluebees ou Babyloan sont autant de plateformes sur lesquelles il est possible de financer un projet, dans une optique solidaire, avec contrepartie monétaire ou non. Depuis dix ans, pas moins de six milliards de dollars ont été récoltés de la sorte dans le monde. D’ici 2020, les montants devraient atteindre les 1 000 milliards de dollars d’après le magazine Forbes.

La redistribution caractérise la troisième catégorie de projets, dans laquelle il est possible d’intégrer les logiques de troc (dans une approche non marchande) ou de revente (dans une approche marchande). On échange une propriété, un savoir contre un autre, ou contre un équivalent temporel ou monétaire qui en reflète la valeur.

Livres, CD, DVD et jeux vidéos font partie des objets qui se troquent le plus (voir sur troc.com ou gchangetout.com). Mais le développement de la consommation collaborative favorise l’apparition de sites qui permettent de troquer des vêtements (Myrecyclestuff, Co-recyclage, Vestiairedecopines, KidiTroc, etc.) de récoltes (Lepotiron, Nos-jardins) voire même de revues et magazines à l’échelle d’un voisinage (Trocdepresse).

Arrivent enfin les initiatives de cohabitation où prime le plaisir d’agir ensemble. On partage ainsi un lieu, un moment, une activité ou une expérience. La notion de propriété n’entre pas en compte, les contributeurs s’attachent à favoriser un bien commun.

Du don via les réseaux locaux de Freecycle ou des zones de gratuité au plaisir de voyager en couchsurfing, de la pratique de l’auto-stop à la participation à un système d’échange local ou à une Trade School pour échanger savoirs et compétences, telles sont les initiatives qui reviennent sur le devant de la scène en trouvant de nouveaux publics via le web aujourd’hui.

Consommer autrement

Les logiques qui sous-tendent ces différents modes de contribution et d’échange se modulent également pour les usagers selon leur esprit tantôt solidaire, tantôt lié à un partage de frais ou besoin de gagner du pouvoir d’achat et de faire des profits. Une étude réalisée par l’Obsoco en novembre 2013 prouve d’ailleurs que les Français entrent dans ces nouveaux modes de consommation pour des raisons purement économiques. Si 46 % d’entre eux souhaitent consommer moins, il apparaît que ces alternatives s’an­crent désormais dans le corps social. L’exemple le plus parlant est celui de l’automobile, désacralisée, ramenée à sa fonctionnalité, en victime des arbitrages de consommation. En 2013, 17 % des Français ont loué une voiture, le plus souvent auprès d’un loueur professionnel, mais 22 % sont passés par l’autopartage (type Autolib’) et 21 % auprès d’un particulier. Un Français sur quatre a utilisé le covoiturage, dont 10 % régulièrement.

Pour Nathalie Damery, présidente de l’Obsoco, les frontières sont poreuses aujourd’hui entre l’univers marchand traditionnel et ces nouvelles formes de consommation : « Il ne s’agit plus d’alternatives à la consommation. Louer devient la norme sur certains produits (bricolage ou puériculture), l’achat malin s’allie à la nécessité. Les Français veulent en avoir plus pour moins, ce n’est pas militant, c’est une nouvelle façon de consommer. »

Avec la crise, les Français hyper-consomment autrement et cultivent différemment leur lien social. Mais comme le note encore l’Obsoco, l’engouement des médias pour la consommation collaborative vient de l’image offerte par la jeunesse et l’esprit enchanteur des start-up qui se créent dans le secteur : « Si ces pratiques vont se développer, il existe encore un fossé entre le bruit médiatique autour de ces initiatives et la réalité : la consommation collaborative reste jeune et urbaine, alors que les comportements émergents que nous observons touchent tous les Français, mixent les générations et les catégories socioprofessionnelles » note Nathalie Damery.

En attendant, le travail effectué en France et à l’étranger par l’association Ouishare, ainsi que la variété d’initiatives qui voient le jour au quotidien dans l’Hexagone participent chaque jour au formidable essor de cette nouvelle économie du partage et de la collaboration. So… let’s co ?

Anne-Sophie Novel
Économiste, journaliste et auteur de La vie share, mode d’emploi (2013) et Vive la corévolution (2012, avec Stéphane Riot) aux éditions Alternatives. Son blog : www.demoinsenmieux.com
1. Rachel Botsman, What’s Mine is Yours : The Rise of Collaborative Consumption, 2011, éditions Collins.

À suivre :
www.consocollaborative.com
www.collaborativeconsumption.com
www.ouishare.net

Article publié dans le dossier « Économie collaborative : et si on partageait? » – Les Idées en mouvement 216 – février 2014