Comment lutter contre le décrochage scolaire ?

C’est une réalité invisible, qu’on ne sait même pas chiffrer correctement. Mais au fil du temps elle acquiert des contours plus nets, des couleurs plus franches. Des couleurs sombres, celles de la désespérance et de la fragmentation sociale.

Ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que des gamins s’ennuient tant à l’école qu’ils finissent par en sortir avant l’heure, sans diplôme, après avoir fait enrager leurs profs. Mais une chose a changé : il y a une ou deux générations, ils avaient leur chance. Dans une société où seule une minorité faisait des études, sans doute cela faisait-il une différence d’avoir ou de ne pas avoir le « certif’ », mais cela ne vous empêchait pas d’avancer, de trouver un boulot et de tracer votre route.

Le monde d’aujourd’hui est bien différent et il est sans pitié pour ceux qui n’ont aucun diplôme à présenter. Leur destin est tracé d’avance, et le pire est qu’ils en ont eu l’intuition très vite. À quoi bon ?

Répondre à cette question n’a rien d’évident. D’abord parce qu’elle est mal posée, posée par des jeunes en rejet, qui ne sont guère audibles et qu’on a envie de renvoyer à leur responsabilité. Bien sûr, ils y sont pour quelque chose. Mais cela n’enlève en rien à la société sa part de responsabilité. Non pas qu’elle soit coupable de quelque chose, mais elle a le devoir, nous avons le devoir de faire en sorte que des jeunes de 14 ou de 25 ans ne soient pas coincés, à vie, dans une impasse. Car nous paierons collectivement cet échec, d’une façon ou d’une autre.

Toute la question alors est de trouver les voies, souvent incertaines et tortueuses, d’un retour, on n’ose dire « à la normale », mais tout simplement à ce qui définit la jeunesse : un élan, une trajectoire – un avenir. Il y a des gamins de quatorze ans qui n’ont plus d’avenir, et c’est inadmissible.

Mais il y a aussi des gens qui se battent, des professeurs et des formateurs qui s’engagent, des associations qui se créent, des institutions qui agissent, des universitaires qui cherchent à comprendre, pour que cela change.

C’est le sens du dossier que nous vous présentons. Alerter, signaler l’importance d’un sujet trop souvent traité avec désinvolture ; mais aussi montrer les expériences et les réalisations qui incitent à reprendre espoir.

Nous vivons dans une société dont les idéaux proclamés sont la mobilité et l’autonomie. Cette société a son revers. Elle tend à décréter l’autonomie de tous et la responsabilité de chacun sur son destin, sans se préoccuper de construire les capacités qui permettent d’accéder à une vraie autonomie. Elle tend à imposer un idéal universel de mobilité, sans s’apercevoir que certains n’arrivent pas à avancer.

Tous, au cours de notre vie, nous aurons l’occasion de trébucher, de ralentir, de nous égarer. La plupart d’entre nous ont les ressources de continuer à avancer, parce que l’école nous les a données. Mais nous avons tous eu, nous aurons tous l’occasion de connaître la part d’ombre de notre monde, lorsqu’il devient soudain difficile, qu’il devient lourd de porter la responsabilité de son destin, d’être mobile, d’être autonome, de faire des choix, de trouver sa route.

C’est une difficulté que nous avons en commun. Imagine-t-on ce que c’est que d’y être piégé ? Les gamins en décrochage scolaire en font l’expérience précoce, et trop souvent définitive. Il est urgent d’ouvrir les yeux. C’est aussi, à tous les sens du terme, notre affaire.

Richard Robert

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