Amap : entre ESS et éducation populaire

Nées en milieu rural au début des années 2000, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) ont largement essaimé. Bien implantées aujourd’hui en milieu urbain, les Amap se trouvent à la croisée d’« écoles » et de préoccupations qui en ont fait leur succès : soutien à l’agriculture fermière, préservation de l’environnement, alternatives à l’économie marchande et sécurité alimentaire.

 

L’histoire des Amap commence à la ferme des Olivades, à Ollioule, près de Toulon, que Denise et Daniel Vuillon font vivre depuis toujours d’une agriculture paysanne, résolument tenue éloignée de l’agriculture conventionnelle. « Nous sommes de petits producteurs maraîchers, présente Denise Vuillon (1). À la fin des années 1990, la situation était devenue très critique pour les fermiers comme nous. » En 1999, ils rendent visite à leur fille installée à New York. « Elle nous a fait découvrir les Community supported agriculture (CSA), des associations de personnes constituées en soutien aux agriculteurs locaux », retrace Denise Vuillon. Ce partenariat de proximité entre producteurs locaux et consommateurs mêlait soucis sanitaires, de protection de l’environnement, et soutien à la paysannerie. Après quelques recherches, ils découvrent que les Teikei japonnais, nés 40 ans plus tôt, seraient les grands aînés de ces initiatives : dans les années 1960, alors que l’agriculture s’industrialise à vitesse grand V, recourant largement aux produits chimiques, des mères de familles s’inquiètent de ce qu’elles mettent dans les assiettes de leurs enfants. Elles se rapprochent d’agriculteurs pour un engagement réciproque : elles leur achètent leurs produits par souscription à condition qu’ils cultivent sans produits chimiques. Dans le courant des années 1970, des expériences proches prennent forme en Allemagne, en Suisse, pour arriver dans les années 1980 aux États-Unis, puis au Canada.

Il ne faut pas un an aux Vuillon pour appliquer à leur ferme les principes découverts. « Nous souhaitions absolument conserver notre mode de culture, souligne la cocréatrice de la première Amap. Nos pratiques ont du sens : pour la fonction vitale d’une nourriture saine et pour des raisons écologiques évidentes. » Membre de la Confédération paysanne, le couple Vuillon parle des CSA lors d’une réunion organisée par Attac Pays-d’Aubagne en février 2001. Le mouvement prend pied. L’Amap des Olivades commence à fonctionner en avril 2001 et le premier réseau régional d’Amap naît sous le nom d’Alliance Provence dès mai 2001. En 2003, une charte des Amap est rédigée, qui reste à ce jour la « bible » pour le fonctionnement de toute Amap. Le nom d’« Amap », inventé par les Vuillon, est également adopté, et le tout déposé à l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi) par Alliance Provence.

Sauvegarde des terres agricoles et autosuffisance alimentaire

La dissémination de la graine Amap commence. Aujourd’hui, selon le dernier recensement agricole, 6 000 agriculteurs en France seraient passés en Amap, chacun fonctionnant avec 40 consommateurs minimum. Cet essor a été possible à la faveur du contexte. Au début des années 2000, les dernières fermes qui pratiquent une agriculture paysanne résistent difficilement. Au-delà du soutien économique et humain à un agriculteur, l’engagement militant porte sur la sauvegarde des terres agricoles et le retour à un maximum d’autosuffisance alimentaire. « Le militantisme a besoin de dispositifs pour trouver prise. Les Amap ont été cet outil. Nous avons retrouvé prise sur le destin. Beaucoup de paysans auraient mis la clé sous la porte sans elles », estime Annie Weidknnet, responsable du réseau d’Amap de Midi-Pyrénées, par ailleurs auteure du livre Amap, histoire et expériences 2. Elles aident en outre au passage en agriculture biologique. « La conversion est longue : pendant une période, ils ne peuvent plus vendre dans les circuits conventionnels, ni encore en bio », précise Annie Weidknnet. Bref, « c’est de l’économie sociale et solidaire ! », affirme Denise Vuillon. Mais pas seulement. « On entre dans aucune case et on relève de toutes à la fois. De l’ESS, parce que c’est un soutien économique, mais sans que les structures produisent. De l’éducation populaire, parce que c’est une découverte par la pratique de nouvelles manières de produire, de manger… »

Essaimer largement

Au-delà de l’ancrage initial militant, grâce à la diversité des préoccupations portées, l’essaimage est donc bien plus vaste. En 2000, la crise de la vache folle est encore dans tous les esprits. La question des risques sanitaires engendrés par l’agro-industrie est posée. « Plus personne aujourd’hui ne s’illusionne sur ce qu’il avale. On attendait une alternative sans savoir par quel bout prendre les choses », se souvient la responsable du réseau Midi-Pyrénées. Ces multiples facettes sont autant de portes d’entrée pour un public diversifié et des niveaux d’implication variables. Les jeunes familles urbaines sont vite attirées et constituent désormais une large assise. Selon Claire Lamine, sociologue à l’Inra et spécialiste des systèmes agroalimentaires alternatifs, qui a suivi le début du développement des Amap 3, « le fait qu’elles ne prêchent pas que des convaincus n’est pas la moindre de leurs forces, car ce sont ces adhérents qui font « masse » et rendent visible le mouvement ». L’idée « de retrouver prise sur le destin » évoquée par Annie Weidknnet n’y est pas pour rien dans ce succès. Claire Lamine parle même d’une « requalification » des consommateurs : « Le système agroalimentaire “conventionnel”vise à déqualifier les consommateurs pour imposer ses produits. Avec les produits semi-préparés, par exemple. Dans le système des Amap au contraire, les consommateurs sont amenés à de nouveaux apprentissages, tant sur les aspects culinaires que sur les questions liées à l’agriculture… »

Au bout de près de dix ans d’existence et de la structuration progressive de réseaux régionaux, en 2010, le Mouvement interrégional des Amap (Miramap) est créé. « Le Miramap est né à l’instigation des régions Paca, Rhône-Alpes et Ile-de-France qui étaient les plus avancées en termes d’organisation, retrace Sylvie Barrans, administratrice du Miramap. À la suite d’une rencontre, en 2009, créer un réseau national a paru évident. Les Amap poussent comme des petits champignons et leur seul lien est la charte écrite par les membres d’Alliance Provence. Pour rester vivante, cette charte devait avoir une représentation nationale. » Le Miramap doit aussi favoriser l’essaimage et l’échange de compétences. En 2013, son chantier principal sera de réécrire la charte de 2003. « Elle a été très bien écrite, prévient Sylvie Barrans. Chaque fois qu’un problème pratique se pose, on peut s’y référer. Mais, en douze ans, des questions juridiques, d’organisation… ont émergé. Cette nouvelle charte devra y répondre. »

Initiative encore récente, les Amap ont leur histoire devant elles. La structuration en cours n’est pas toujours accueillie avec aménité de la part des pionniers qui y voient une organisation pyramidale de gouvernance bien loin de l’élan libertaire et horizontal des origines. S’il est difficile de préjuger de l’avenir, leur existence a déjà produit ses effets. « Les discours ont changé, constate Annie Weidknnet : alors qu’on nous riait au nez, aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut nourrir local et manger bio. »

Stéphanie Barzasi

 

 

 

(1) L’histoire de la première Amap : Soutenir les paysans pour se nourrir durablement, Denise Vuillon, éditions L’Harmattan, 24 e. 2. Amap, histoire et expériences, Annie Weidknnet, éditions Loubatières, 21 e. 3. Les Amap : un nouveau pacte entre producteurs et consommateurs, Claire Lamine, éditions Yves Michel, collection Société civile, 14,20 e. En savoir plus : Annuaire national des Amap : www.reseau-amap.org Mouvement interrégional des Amap : miramap.org Centre de ressource pour l’essaimage des Amap : www.amap-france.fr

 

Article tiré du dossier « L’économie sociale et solidaire est-elle une alternative? » des « Idées en mouvement » 209, de mai 2013