« Lutter sans modèle mais pas sans énergie »

p03-BenasayagMiguel Benasayag

Pour l’ancien militant guévariste (1), l’idéal d’émancipation reste un repère pour ceux qui refusent le fatalisme social. Et l’action collective a un bel avenir devant elle, dès lors qu’on admet de lutter sans modèle.

Les Idées en mouvement : Dans Du contre-pouvoir (2), vous évoquiez une « nouvelle subjectivité contestataire »,  en insistant sur sa capacité à dépasser l’impuissance de la simple critique. Avez-vous le sentiment aujourd’hui que cette promesse ait été tenue ?


Miguel Benasayag : Il faut d’abord revenir sur l’un des enjeux du livre, qui était de faire le bilan d’un siècle et demi de mouvement progressiste et révolutionnaire. Un bilan interrogeant aussi bien ce qui avait été fait que ce qui ne l’avait pas été, sans oublier les expériences calamiteuses comme le Goulag ou Pol Pot. Comment des intentions louables avaient-elles produit le contraire de ce qu’on attendait ? C’était aussi, pour moi, une façon de revenir sur mon engagement au sein de la guérilla guévariste. Même si, à l’exception d’un accident qui me hante encore, mes camarades et moi n’avions pas commis d’atrocités, il y avait quand même le sentiment d’une responsabilité historique.

Il ne s’agissait pas, pour autant, de tirer un trait définitif sur l’espérance d’un avenir meilleur, ni d’acter un renoncement fataliste à l’idée d’agir collectivement sur notre destin. Car il y a aussi des réussites fantastiques dans ce siècle et demi, qu’on songe par exemple à la libération des femmes, au mouvement des droits civiques aux États-Unis, ou plus récemment le travail autour de la dignité indienne en Amérique latine. Plutôt qu’accepter l’idée que l’émancipation n’est pas possible, il fallait plutôt se demander quelles en étaient les vraies voies. Celles qui la rendaient possible, qui la faisaient advenir. Celles, pour répondre à votre question, qui en tenaient la promesse. Et sur ce point, la réponse saute aux yeux, pour peu qu’on apprenne à lire la réalité sociale dans sa créativité, et non à l’aune des anciens modèles. Le mouvement d’émancipation continue aujourd’hui à travailler la société, à la faire bouger.

Précisément, qu’est-ce qui a changé ? 


Il y a d’abord la rupture avec un mythe historique, l’idée du progrès telle qu’elle a été formulée à l’époque des Lumières et reprise par le mouvement ouvrier : l’humanité parcourant un chemin certes accidenté mais certain vers sa libération. Avec en corollaire une conception linéaire et homogène du temps historique, qui justifiait au nom d’un monde futur idéal les actes de l’avant-garde éclairée, une élite qui prétendait connaître les lois du réel. Cette première rupture est indissociable de la fin des modèles, et en particulier celui qui justifiait la stratégie de prise du pouvoir central comme moyen d’atteindre cet état utopique.

Mais la « fin des idéologies », comme on a pu l’appeler dans les années 1970-1980, n’empêchait pas la permanence de luttes et d’actions, qui se formulaient autrement. L’œuvre d’émancipation n’est plus menée à la place des autres, et en vertu d’un savoir fondant la légitimité politique ; elle se joue aujourd’hui à travers des projets, c’est-à-dire en situation : elle se joue ici et aujourd’hui.

N’y a-t-il pas dans cette vision ce qu’on appelait autrefois du « spontanéisme » ?

Il faut se méfier de cette catégorie, qui a été construite en négatif et en quelque sorte de l’extérieur. Par exemple, les expériences que nous avons mises en valeur peuvent être décrites comme horizontales. Elles ne sont pas obsédées par le pouvoir politique, ceux qui les mènent considèrent simplement que le pouvoir n’est pas le lieu central du changement. Ces mouvements « horizontaux » se passent d’un programme et de commissaires politiques. Ils agissent sur le monde avec des êtres à part entière, et non à la place d’un peuple dont on se méfie. Cette action peut être incertaine de ses modalités et même de ses finalités, elle n’en possède pas moins une puissance bien plus grande que celle des sociétés patriarcales, « révolutionnaires » ou pas.

De la même façon, à la promesse millénariste qui situait l’émancipation dans le temps, s’oppose le mouvement immanent qui la réalise au présent. La croyance au futur a profondément marqué la fin du XIXe et le XXe siècle, et pas seulement pour ceux qui espéraient la révolution. La promesse d’un avenir meilleur n’a plus d’assise rationnelle aujourd’hui, pas davantage d’ailleurs que la menace d’une catastrophe ; le futur est en quelque sorte mis entre parenthèses. Mais c’est une bonne nouvelle : nous sommes à présent aux prises avec la réalité et il y a beaucoup à y faire. Car l’injustice demeure, et les possibilités d’émancipation sont bien réelles. À ce titre, l’action collective conserve des repères fiables. Ainsi, l’idée que l’homme n’est pas qu’une « ressource humaine », de même que la vie n’est pas qu’une ressource. Ou le fait de ne pas se satisfaire de l’état des choses, et la reconnaissance de ce fait comme un élément essentiel de la vie. L’idée, en somme, d’agir plutôt que subir : tout cela reste vivant, continue à animer les êtres et à transformer le monde.

C’est ce que signifie pour vous « militer aujourd’hui » ?

Militer aujourd’hui, c’est se mettre en phase avec ce mouvement, afin de l’activer. Cela peut prendre des formes apparemment modestes, mais c’est dans la pratique que se joue l’essentiel. Et il ne faut pas méconnaître la part de joie qui s’y loge, une énergie qui est aussi celle de la jeunesse, et qu’ont pu formuler Rimbaud, Novalis, Hölderlin. Trop souvent les courants progressistes sont tombés dans le piège de ne pas critiquer la figure de l’« homme normal » et tout ce qu’elle porte en elle d’oppression et d’aliénation.

Cette figure est d’ailleurs en pleine déroute, et ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que notre monde essaie d’écraser les symptômes de ce qui émerge. On donne de la Ritaline aux ados… Ou encore quand on réfléchit sur l’éducation, les bien-pensants d’aujourd’hui promeuvent la « pédagogie des compétences », sans mesurer qu’il ne s’agit rien de moins que de la fabrique de l’homme unidimensionnel dénoncée il y a cinquante ans par Marcuse : « apprendre à apprendre ». Certes, la formule est séduisante, mais son corollaire est de désapprendre, et elle ouvre sur une déterritorialisation totale qui est aussi une forme de barbarie.

De nouvelles formes d’aliénation se jouent ainsi aujourd’hui, dont il est moins facile que du temps de Marx de repérer les acteurs. On assiste aujourd’hui à un déplacement des centres de pouvoir au-dessus du politique, qui en est réduit à la gestion. C’est aussi pour cela que la conquête du pouvoir n’a guère d’intérêt : il faut défendre les lieux politiques institutionnels, bien sûr, mais le vrai espace pour construire, pour résister, c’est en dessous.

Mais comment l’organiser ?

Je ne pense pas qu’on soit dans une phase de fédération, mais bien plutôt dans un bouillonnement de projets, parfois contradictoires, dont il faut apprécier et promouvoir la vitalité plutôt que d’essayer de la réduire à un programme ou à un modèle. Les gens ont mal, ils ont peur. Mais le tissu social mis à mal se reconstruit dans de multiples lieux, sous de multiples formes : collectifs, associations, ou simplement des gens qui cherchent de façon informelle.

Tout cela forme de façon virtuelle une sorte de forum global, qui peut trouver un reflet dans les « forums sociaux ». Avec cette nuance qu’on ne peut aller plus vite que la musique, et que par ailleurs ces forums sociaux sont également colonisés par des militants à l’ancienne, qui essaient de canaliser cette énergie dans leurs modèles idéologiques et organisationnels. Or non seulement ces modèles sont souvent éculés, mais ils sont précisément fondés sur l’absence de confiance envers les gens, et sur la croyance en des modèles explicatifs tout fait, ce qui est à l’opposé des cultures militantes émergentes. Mais celles-ci sont vivaces et rebelles, il sera difficile de les récupérer. On lutte encore aujourd’hui, sans modèle, mais pas sans énergie.

Propos recueillis par Richard Robert

(1) Philosophe et psychanalyste, Miguel Benasayag a été résistant guévariste en Argentine pendant la dictature, avant de s’établir en France. Derniers ouvrages : De l’engagement dans une époque obscure, Le Passager clandestin, 2011 (avec Angélique del Rey) ; Fabriquer le vivant ?, La Découverte, 2012 (avec Pierre-Henri Gouyon).

(2) Política y situación. De la potencia al contrapoder (tr. fr. Du contre-pouvoir), La Découverte, 2003 (avec Diego Sztulwark).