« Les politiques doivent toucher les jeunes qui en ont besoin »

Olivier GallandC’est à l’école que se joue le décrochage qui aboutit à l’émergence de deux jeunesses. Pour Olivier Galland (1), la France bute sur l’idée de mener enfin une action décisive en faveur des jeunes les moins favorisés.

Les Idées en mouvement : Les problèmes d’insertion qui touchent une grande partie de la jeunesse se concentrent dans l’accès au marché du travail, dont on sait le caractère déterminant pour l’accès au logement, au crédit, à la vie en couple… Une politique publique visant à traiter cette question doit-elle plutôt se concentrer sur la régulation du marché du travail, ou sur ce qui se joue en amont, à l’école ?

Olivier Galland : Ces deux espaces d’intervention ont leur importance, bien sûr, mais s’il fallait choisir je vous répondrais sans hésiter l’école. Et ce n’est pas seulement pour des raisons pratiques, parce qu’il s’agit d’une institution sur laquelle les politiques ont « prise ». C’est aussi parce que c’est à l’école que se joue le décrochage fondamental qui aboutit à l’émergence de plus en plus nette de deux jeunesses.

Tous les jeunes naissent avec un certain héritage social et culturel, qui peut représenter un handicap pour leur réussite future. L’école, c’est l’une de ses missions dans les démocraties modernes, est censée atténuer ces handicaps pour promouvoir une égalité des chances, ou des possibles si l’on préfère. Or en France elle ne réussit pas à jouer ce rôle. Près d’un jeune sur cinq quitte le système scolaire sans diplôme. L’école a réussi la massification de l’accès à l’enseignement secondaire sans réussir la démocratisation. Les structures et les méthodes d’enseignement sont restées, dans une large mesure, celles du collège et du lycée classiques pensés pour préparer l’accès aux meilleures filières de l’enseignement général. Ceux qui ne peuvent y prétendre sont, dans une large mesure, éliminés.

Comment mieux faire ? On observe par exemple la multiplication d’expériences novatrices autour du décrochage scolaire…

Oui, il se passe des choses intéressantes, mais de mon point de vue cela reste marginal. En réalité, c’est à un changement profond qu’il faudrait s’atteler, à la fois de l’institution elle-même et de la culture du système – pas seulement celle des professionnels, mais aussi celle des parents d’élèves et des élèves eux-mêmes. Je suis frappé par la permanence d’une mentalité collective qui fait de l’école un instrument de classement social. Nous avons collectivement du mal à imaginer autre chose, alors que les travers de ce modèle sont évidents. Les enquêtes internationales montrent suffisamment que les systèmes scolaires les plus performants fonctionnent selon des logiques bien différentes, beaucoup plus inclusives.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de les transposer à l’identique, mais certains éléments peuvent être repris, dont on sait qu’ils ont un impact fort sur la réussite de l’ensemble des élèves. Par exemple, il faudrait moins mettre l’accent sur les performances académiques, il faudrait moins de classements, moins de verticalité, plus d’apprentissage en coopération… Les exemples sont nombreux !

Mais évoluer en ce sens amène rapidement à poser certaines questions qui fâchent, comme celle de l’autonomie des établissements.

Oui, l’autonomie des établissements apparaît en effet, au vu des enquêtes dont on dispose, comme un élément favorisant la réussite des élèves en difficulté. La question du choix des professeurs par les chefs d’établissements, notamment, est manifestement un facteur décisif. Et vous avez raison : je sais bien qu’il s’agit d’un des tabous de l’institution, et que cela pose nombre de problèmes par rapport à une certaine tradition du service public. Mais on pourrait s’autoriser une phase d’expérimentation.

Plus largement, l’école française mesure surtout les compétences cognitives, alors que pour la réussite au sens large, ce sont aussi et surtout des compétences sociales qui sont mises en jeu : être consciencieux, savoir argumenter, savoir coopérer… Or il ne faut pas se faire d’illusion : les enfants des milieux défavorisés partent bien souvent, sur ces compétences-là, avec un handicap. Et l’ignorance dans laquelle on tient ces compétences au sein du système scolaire ne fait que renforcer ce handicap.

Il y a déjà longtemps qu’on a identifié ces problèmes et commencé à réfléchir à des solutions, sans que cela se traduise vraiment dans les actes. Pensez-vous que la priorité donnée à la jeunesse par le nouveau président de la République ait une chance de changer la donne ?

Un obstacle réel est l’absence de consensus, au sein de la population et du monde politique, sur les réformes à entreprendre. Plus précisément, on bute sur l’idée de mener enfin une action décisive en faveur des jeunes les moins favorisés. Cela tient notamment au fait qu’ils sont peu socialisés politiquement, qu’eux-mêmes et leurs parents pèsent peu dans le débat public. Cela tient aussi à ce que l’agenda politique prend surtout en compte les intérêts des classes moyennes. Nous avons en France, et on le voit aussi sur le marché du travail, une préférence collective pour les insiders : nous avons tendance à protéger les inclus, et à ne nous occuper des autres qu’à la marge, sans prendre leur problème à bras-le-corps.

Par ailleurs, il me semble que lors de la campagne électorale on n’a pas posé la question dans les termes qui s’imposaient. Le débat a surtout porté sur les moyens, alors que c’est de contenus et de pédagogie qu’il faudrait parler. On observe cependant des avancées, notamment sur la question des rythmes scolaires dont on sait l’impact sur les apprentissages. Mais on aurait pu, par exemple, faire des moyens supplémentaires un levier pour engager une réflexion sur le métier d’enseignant : contenus, méthodes pédagogi­ques, rôle du professeur sont des variables clés pour la réussite.

Vous vous êtes inquiété publiquement du risque de voir se durcir la séparation de « deux jeunesses » dont les destins divergent radicalement. Êtes-vous rassuré par les premières mesures du gouvernement ?

Pas totalement… Évidemment, c’est une très bonne chose d’avoir fait de la jeunesse une priorité. Mais à mes yeux, c’est une facilité de langage que d’évoquer « la jeunesse », et de faire comme si elle était homogène. Évidemment, si on la compare avec la « génération dorée » qui a connu sa jeunesse dans l’après-guerre, les générations actuelles paraissent mal loties. Mais les conditions économiques et sociales des Trente Glorieuses étaient exceptionnelles et ne se reproduiront pas à un horizon prévisible. Conserver ce point de référence comme norme n’a pas grand sens, sauf à considérer que toute nouvelle génération est traitée de façon inique.

Le diagnostic doit donc être affiné et différencié selon les catégories. Or ceux qui ont un diplôme parviennent globalement à s’en sortir. D’autres restent sur le carreau, et c’est sur ceux-là qu’il faudrait faire porter l’effort. On ne mesure pas suffisamment, je crois, l’écart vertigineux qui peut séparer les expériences de vie des uns et des autres, et surtout la différence entre, d’un côté, des destinées qui restent ouvertes, et de l’autre des existences assignées d’avance.

C’est dans cette perspective que je considère nécessaire d’engager des réformes de fond. Dans l’immédiat, bien sûr, et dans un contexte comme celui d’aujour­d’hui, il peut être bon de mener des politiques plus ponctuelles. Le contrat de génération a du sens, mais on sait déjà qu’il suscitera des effets d’aubaine chez les employeurs, et on peut douter qu’il touche véritablement les jeunes qui en ont besoin. Les emplois d’avenir, de leur côté, peuvent avoir leur intérêt, à condition que l’on prenne en compte l’expérience des emplois jeunes : cela ne marche vraiment, en terme d’insertion professionnelle, que si l’on assortit l’embauche d’une formation.

Propos recueillis par  Richard Robert

(1). Sociologue, directeur de recherche au CNRS, Olivier Galland préside le conseil scientifique de l’Observatoire de la vie étudiante et celui de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. Il a publié de nombreux ouvrages dont une Sociologie de la jeunesse qui fait référence (Armand Colin, 5e édition 2011).

Cet article est paru dans les Idées en mouvement 205 en janvier 2013. Vous pouvez télécharger le dossier Insertion des jeunes, mode d’emploi(s) en cliquant ici