« Les contradictions entre le discours et le vécu doivent être évitées »

François Taddei © Didier GoupyPour François Taddéi (1), le numérique peut faire vivre aux enfants le débat socratique : faire naître des idées collectivement, mener des débats constructifs, se situer soi-même… mais pour cela, les éducateurs au sens large doivent être formés pour les aider à prendre du recul sur tous les flux d’informations et à mieux se connaître. C’est en cela que l’Homme dépasse la machine.

Les Idées en mouvement : Au regard des enjeux sociaux et sociétaux posés par la révolution numérique, une approche éducative centrée sur les usages innovants (pratiques pédagogiques, coding…) vous semble-t-elle une réponse suffisante ?

François Taddéi : Oui, on a besoin de pratiques innovantes pour s’adapter à un monde qui change, mais il reste aussi des invariants et des choses dont on a vraiment besoin. La puissance des ordinateurs croît exponentiellement, le nombre de publications scientifiques est multiplié par 100 tous les 100 ans : ce sont des choses qui changent et on a besoin de l’innovation pédagogique pour y faire face.

Pour Aristote, il y a trois formes de con­naissances : épistémè (la science qui croît exponentiellement), technè (la technologie qui croît elle aussi) et phronesis, que tout le monde a tendance à oublier, et qui est l’éthique de l’action. Phronesis est un invariant. Le transmet-on toujours ? L’éthique de l’action est pourtant essentielle dans un monde où il y a 7 milliards d’individus, le réchauffement climatique, les problématiques de biodiversité et de développement durable… Ces questions d’éthique sont  indispensables même si on les traite différemment aujourd’hui qu’hier. Peut-on apprendre l’éthique et la morale dans un cours frontal ou doit-on le faire en s’engageant dans la société ? Après Charlie, est-ce que les élèves ont vraiment eu le droit et la possibilité de s’exprimer sur ce qu’ils ont ressenti ? Promouvoir la liberté d’expression, ce n’est pas une théorie mais une pratique qui se vit. Oserait-on ouvrir l’école à la caricature, les professeurs et proviseurs accepteraient-ils d’être caricaturés par les élèves ? Il faut une prise de recul sur soi-même pour pouvoir réellement transmettre phronesis.

Socrate était contre les technologies de son temps, il était contre l’écriture parce qu’avec l’écrit, on perd quelque chose qui est de l’ordre de l’interaction et de l’adaptation à l’autre. Cette différence entre l’oral et l’écrit augmente si on y ajoute le numérique mais ce que l’on perd sur certains points, on le gagne sur d’autres : en diffusion, en possibilité d’échanges, en rapidité… Il faudrait rendre ces technologies socratiques. Le numérique peut nous aider à faire vivre aux enfants le débat socratique : faire naître des idées collectivement, mener des débats constructifs, se situer soi-même. Des besoins qui demeurent à l’heure du numérique.

La formation des éducateurs à l’ère du numérique vous semble-t-elle plus indispensable ?

Si on n’est pas formé à transmettre, on tend à reproduire ce par quoi on a été formé, et comme entre-temps le monde a changé, il y a un décalage entre la manière dont les enfants souhaiteraient apprendre et la manière dont on leur enseigne les choses. C’est vrai pour tous les éducateurs : les parents, les enseignants, les animateurs du périscolaire… En même temps, un adulte sait des choses que les enfants ne savent pas et qui méritent d’être transmises. Parmi ces choses, il y a évidemment des contenus, des savoirs qu’aujourd’hui, à l’heure du numérique, on peut trouver facilement sur le Web. Ce qui est plus compliqué, c’est la transmission des savoirs être, des savoirs vivre et des savoirs faire. On a tous des intuitions là-dessus mais on n’a pas forcément pris de recul, et donc réfléchi à ce que sont ces compétences à l’heure du numérique, or cela devient essentiel pour accompagner les enfants dans ce monde qui évolue à grande vitesse.

Qu’est-ce que l’Homme peut apporter de plus que la machine ? L’éducateur d’aujourd’hui, doit pouvoir aider l’enfant, à prendre du recul sur tous les flux d’informations, à se connaître lui-même, à faire naître ses idées. L’Homme est très nettement supérieur à la machine sur ces dimensions-là – sur les capacités à délivrer du savoir ce n’est pas évident – mais sur les capacités à aider l’enfant à mieux se connaître, y compris ses émotions, à développer son esprit critique, sa capacité à créer, à communiquer, à comprendre l’autre… là je pense qu’il a vraiment un rôle essentiel. Pour cela, l’éducateur doit travailler sur lui-même, sur sa créativité, sur comment il encourage les enfants, comment il coopère avec ses collègues, comment il peut améliorer la capacité des enfants à communiquer etc. Ces questions ne sont pas nouvelles mais elles sont plus essentielles encore à l’heure où les savoirs sont disponibles d’un clic.

Quels sont alors les leviers pour former les éducateurs ?

Je pense qu’il faut d’abord les aider à faire un travail sur eux-mêmes. Si vous ne faites pas preuve d’autodérision, si vous n’êtes pas votre meilleur caricaturiste, c’est très difficile d’accepter la caricature faite par les autres. Autre exemple, si vous n’avez jamais travaillé collectivement, vous avez plus de difficulté pour permettre à un enfant de travailler de manière coopérative.

Les contradictions entre le discours et le vécu doivent être évitées à tous les niveaux, avec les enfants et aussi dans la formation des éducateurs, sinon on provoque des dissonances cognitives qui mènent à l’échec. Il faut de la cohérence dans la formation. Pour moi ce qu’apportent les technologies essentiellement, c’est de l’horizontalité. Aujourd’hui tout le monde peut être auteur, c’est facile et plus concret qu’autrefois.

À quels métiers forme-t-on nos enfants ? Beaucoup sont en train de disparaître ou vont disparaître… tous ceux que l’on peut automatiser et qui consistent en la résolution de problèmes classiques. Or on apprend encore essentiellement à l’école à résoudre des problèmes classiques, ceux que les machines peuvent ou pourront très bientôt résoudre. Ces machines ont une grande capacité de mémoire, bien supérieure à la nôtre et sont très rapides. Il faut donc développer d’autres types d’intelligence que celle qui permet la résolution des problèmes classiques. Pour résoudre de nouveaux problèmes, il faut pouvoir faire preuve de créativité. Il y a aussi la capacité à définir soi-même les questions sur lesquelles on a envie de travailler. Le jour où on formera les élèves à poser les questions plus qu’à donner les réponses qu’on attend d’eux, on aura bien avancé. Cela suppose des enseignants capables de supporter de travailler avec leurs élèves sur des questions auxquelles ils n’ont pas eux-mêmes la réponse ! On en revient à Socrate. Tout cela ne date pas d’aujourd’hui, mais c’est plus important car les machines ne sont pas créatives et ne sont pas capables de se poser des questions, d’empathie ou de coopérer. On a maintenant besoin des enseignants pour cette maïeutique, cet accompagnement humain. Y compris se rendre compte qu’aujourd’hui cet enfant est fatigué, que ce n’est pas le moment de lui en demander trop… alterner les moments calmes et ceux plus intenses, respecter ses rythmes d’apprentissage… Les pays qui s’en sortent le mieux sont les pays où quand un enfant est en difficulté, l’enseignant se met en recherche de solutions plutôt que de se dire « j’ai un programme, j’ai un collectif, il faut que j’avance ».

Propos recueillis par  Stéphanie de Vansay
Crédit photo : Didier Goupy

(1) François Taddéi est généticien, directeur de recherches à l’Inserm et fondateur du CRI (Centre de Recherches Interdisciplinaires) rattaché à l’Université Paris-Descartes. Il dirige une chaire de l’Unesco et de la Sorbonne sur les sciences de l’apprendre, dédiée à former ceux qui souhaitent réinventer les manières d’apprendre, d’enseigner et de faire de la recherche.

Article publié dans le dossier « Après Charlie, comment former aux valeurs de la République »Les Idées en mouvement n°223 – mars 2015